Stup Forever

Stup Forever

Stupeflip

18 / 20 2022 Dragon Accel 2 Album / CD  Vinyle  Numérique

Chronique de El rodeo (Xsilence) 18 / 20

Posté le 16/09/2022
Le C.R.O.U ne mourra jamais...

On aurait dû s'en douter, Stup Virus ne pouvait être la fin de Stupeflip. Pourtant on a bien failli se faire avoir. A l'époque, King Ju paraissait fatigué, en bout de course, près à passer à autre chose. C'est en tous cas ce que j'ai cru, mais il semblerait que lui n'ait jamais eu l'intention de s'arrêter. Et après cinq ans à assembler des petits bouts d'trucs seul dans sa chambre, voilà que débarque Stup Forever, cinquième album en vingt ans.

Dès les premières écoutes, aucun doute, on est bien sur un album de Stupeflip. La musique, les textes, les interludes, les ambiances, tout est là. Pourtant on sent rapidement que la musique a évolué, vers quelque chose de plus sérieux, de plus mature (j'avais déjà employé ce terme dans ma chronique de Stup Virus, ça se confirme ici). Bien sûr, on retrouve des éléments indispensable à tout album du C.R.O.U : le bavure pop-FM de Pop-Hip, les références à la mythologie du Stup, Cadillac et MC Salo qui passe la tête le temps de deux morceaux, l'intro où le pauvre Joel va encore se faire tomber dessus... Mais on sent que Julien Barthélémy s'en amuse, s'en moque, et cherche à déconstruire ce qui est devenu un véritable culte auprès des fans, n'assumant pas vraiment ce rôle de gourou masqué.

Et alors, qu'en est-il du disque ?

Un excellent cru, qui s'incruste rapidement au fond du crane pour ne plus en ressortir. On trouve des tubes immédiats comme à chaque fois ("Vengeance!!!", "Dans ton baladeur"), des morceaux de rap bien 90's ("Tiger Crane", "Etrange Phénomènes"), un instru punk lorgnant presque sur le black metal, du reggae, une suite au diptyque "J'fume du shit/J'fume plus d'shit", et bien d'autres joyeusetés. King Ju reste le maître incontesté des instrus qui tuent ("L'truc xplosiff", le refrain sur "Sharkattack"), le travail sur le son est assez dingue quand on imagine qu'il a enregistré cet albums, tout comme les précédents, seul dans son appartement.

Le traditionnel morceaux fleuve de fin, "Régions Fédérées" ("Stay positiv'" ne compte pas vraiment à mes yeux), est bien présent, et une fois encore, quel morceau ! Ça cause de Rambo, du pouvoir de changer de vie, de grands navires en feu surgissant des terres Argémione, de la mort enfin, le tout sur une instru épique à souhait, avec des chœurs en fonds, les frissons sur les bras et presque les larmes aux yeux. Avant que King Ju vienne saboter tout ça avec un massacre d'une chanson de Balavoine, comme pour nous rappeler que tout ce que l'on vient d'entendre n'est pas si sérieux.

Mais sous ses dehors rigolo qui ressemble à une vaste blague, Stupeflip a toujours été beaucoup plus profond qu'il n'y parait. De l'angoisse, de la tristesse, de la souffrance, de l'incompréhension face au monde qui nous entoure, voilà ce que j'entends sur chaque disque de Stupeflip. Stup Forever ne change absolument pas la donne, et continue de creuser le même sillon. Julien Barthélémy ne se cache plus autant derrière ses avatars que sur les premiers albums (je pense directement au Cartable, chanson d'une tristesse insondable derrière les rires) et se livre de manière plus frontale, mais tout aussi sincère. La sincérité est sûrement ce qui caractérise le mieux cette œuvre labyrinthique qu'est Stupeflip, ce qui la rend si touchante, si unique.

Merci à toi Stupeflip d'exister, et de me faire sentir moins seul dans ce monde dont je ne comprends pas vraiment le fonctionnement. Et quelque soit la suite de l'aventure, le C.R.O.U est vivant dans les têtes, du moins dans la mienne, et le restera encore longtemps.

Chronique de Émile (Goûte Mes Disques) 12 / 20

Posté le 27/09/2022

Il s’appelle l’Astoria, mais tout le monde dit « l’Asto’ ». C’est le bar juste en bas du lycée et on s’y retrouve pour sociabiliser comme dans les vieux cafés qu’on voit dans les reportages de l’INA. Ça joue au billard et au babyfoot, ça boit des demis et ça fume des clopes à longueur de journée. Et puisqu’il y a toujours quelqu’un qui n’a pas cours, il y a toujours quelqu’un à l’Asto’.

Dans cette petite pièce, qui a dans ma mémoire la couleur des personnages du Péril jeune, il y a un jukebox. Pas les vieux machins aux faux airs art déco : non, un boîtier électronique accroché au mur, dans lequel il y a des milliers de chansons. Une fausse bonne idée pour le couple de taverniers, qui devait souvent se demander si les musiques qu’ils entendaient à longueur de journée valaient l’argent récupéré par ce petit joujou. Ce jukebox, je n’en ai jamais revu de similaire, mais de toute façon je ne pourrais pas vous expliquer comment il fonctionne. Pourquoi ? Parce qu’y a un gars – le mec dont tu comprends au bout de quelques mois qu’il est dans aucune classe vu qu’il est toujours au bistrot – qui monopolisait la machine. Si bien que, dès que je mettais le pied à l’Asto’, j’entendais le morceau éponyme de Stupeflip.

Je ne sais pas ce qu’est devenu ce type, mais Stupeflip est resté présent pour les gens de ma génération. Le CROU, c’était vraiment un « truc stupéfiant » dans les années 2000 : un rap très énervé, tenu par la présence insolente des textes de King Ju, flirtant méchamment avec la chanson et le punk-rock à la française. Finalement assez différent de leurs compères de TTC ou des Svinkels, le trio a passé les années grâce à son public. Lâché par son label, c’est le crowdfunding qui lui a permis de revenir dans les années 2010 – ils demandaient 40 000€, ils en ont obtenu dix fois plus.

Une fidélité qui s’observe même dans ma façon d’y penser, puisque sans en être un fan, la musique de Stupeflip est une madeleine à laquelle je regoûte fréquemment. De fait, Stup Forever est honnête dans sa littéralité : mis à part le côté plus acide du premier disque, le groupe n’a jamais vraiment changé sa production. Des beats 90’s sur lesquels on s’autorise à rapper comme à chanter, dans une ironie toujours soumise à une certaine tendresse. Le « Vengeance !!! » de la fin du disque fait ainsi écho à « Le spleen des petits » dans lequel le CROU chantait la violence du harcèlement scolaire il y a dix ans.

Si on sourit évidemment au retard technologique du premier vrai morceau qui s’immisce « Dans ton baladeur (DTB) », ce n’est jamais que pour marteler les messages qui leur semblaient déjà essentiels à l’époque. Mais le temps ne s’est pas pour autant arrêté pour King Ju, Pop Hip et Flip : « Tellement bon » joue sur cette délirante répétition des types qui n’arrêtent pas de dire qu’ils arrêtent de fumer du shit depuis vingt ans, et le discours du morceau « Les Voûtes » est une assez belle prise de conscience de leur propre tendance à penser sans trop se l’avouer que « c’était mieux avant » (« Le temps ça passe ou ça casse / Mon quotidien est mécanique / Des fois je me sens vide / Comme une boîte de Cacolac »).

Déphasés, hors de propos, les mecs de Stupeflip tombent parfois dans le cliché, mais jamais sans en être conscients (comme cet accent jamaïcain dispensable sur « Les gens qui s’énervent »). Les nouvelles générations, pourtant à balle sur le rap, auront sûrement du mal à accrocher à ce qui restera probablement le produit d’une époque. Mais en les écoutant année après année s’accrocher à leur style, à cette ambiance de skateurs-kickeurs, pris dans un cynisme toujours honnête, à vouloir droper le mic après chaque paronomase, le groupe me fait l’effet d’une bande de potes qui, plutôt que chercher à rester jeunes, acceptent assez tranquillement de vieillir. C’est peut-être ça finalement, rester jeune : accepter de faire une blague sur Jacques Martin et de continuer à écouter les Bérus, et vivre sereinement en ayant conscience d'être légèrement en retard.


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