Fear Of The Dawn

Fear Of The Dawn

Jack White

15 / 20 2022 Third Man Records Album / CD  Vinyle  Numérique

Chronique de Granpa (Xsilence) 15 / 20

Posté le 08/04/2022
La comparaison a déjà été faite dans un sens, il semble donc juste de lui envoyer son reflet : tel un Noel Gallagher post Oasis, avec ses albums solitaires Jack White s'est affirmé avant de s'émanciper. Un Blunderbuss sur lequel il faisait tous ses groupes en même temps, un (hautement recommandé) Lazaretto où il trouvait sa voix/voie en solo et un troisième album –le plutôt mal aimé Boarding House Reach- pour casser tous les codes. Le problème est que lorsque les ponts ont été coupés il est délicat de savoir quoi faire ensuite. Après avoir élargi son spectre en 2018 la tendance pour Jack en 2022 semble être à l'introspection, au creusage de ses propres sillons : 2 albums sont prévus, chacun partant a priori dans les extrêmes zeppelinien de l'écriture du patron de Third Man Records, Entering Heaven Alive est donc annoncé comme le pendant folk et acoustique de ce furieux et féroce Fear Of The Dawn.

Force est de constater que depuis 2018 donc et à l'image de Bowie dans les années 90 Jack White semble moins intéressé par les mélodies que par les textures et le groove. Et c'est précisément ce qui marque et marche sur Fear Of The Dawn, un son énorme (ces guitares, mon dieu...) et un rythme effréné. Mais pas forcément de grandes chansons. Fear Of The Dawn, c'est à peu près 11 variations du méchant "Over and over and over" de Boarding House Reach. L'album explose de tous les côtés, accélère, ralentit, surcharge de riffs comme un manifeste de Jack le guitariste, jouissif mais pas indispensable. Jack le songwriter réapparait timidement en seconde moitié d'album ("Morning Noon And Night", "That Was Then And This Is Now") mais c'est sur sa spécialité du riff à chanter qu'il s'exprime dans Fear Of The Dawn, feu d'artifice constant (parfois épuisant... deux versions de "Eosophobia" en moins de 20 minutes n'étaient pas forcément nécessaires) de guitares grasses. L'esprit d'aventure frappe deux fois contre le guéridon sur les excellents "Hi-De-Ho" et "Into The Twilight" -qui n'auraient pas fait tache chez le grand frère- mais globalement et sans temps mort Jack White est en mode "riffeur madness" avant une mystérieuse et abrupte conclusion qui ressemble à une transition vers l'album prévu cet été...

Toujours captivant, Jack White joue à la mitraillette avec sa guitare sur son album de confinement (il y joue tous les instruments ou presque) et pousse son écriture vers un extrême qui pourra désorienter mais réjouit autant qu'il intrigue pour la suite acoustique prévue cet été... Avant le retour à l'équilibre ?

Chronique de Antoine G (Goûte Mes Disques) 16 / 20

Posté le 18/04/2022

Jack White laisse enfin tomber les rayures. Soyons honnêtes, jusque-là, sa carrière solo n’était pas glorieuse. Certes, son duo était arrivé en bout de course, sa formule minimaliste n’étant pas extensible à l’infini, mais les débuts ont été difficiles : Blunderbuss, bien qu’honnête, n’est que du sous-White Stripes, et Lazaretto reste assez moyen. Heureusement, le Detroitien a pris une bonne pause pour travailler avec Beyoncé, Jay Z (sans résultat) et A Tribe Called Quest. Une fois revenu en solo, tout cela a donné Boarding House Reach, où l'artiste s’est libéré. Quitte à aller trop loin. Passionnant, bourré d’idées sonores incroyables, mais aussi éprouvant, le disque correspond à un point de bascule pour White : de la chanson vers le son, la texture. Du passé vers le futur, pourrait-on dire en forçant un peu le trait. Si beaucoup rejettent l'album, avec des raisons légitimes, il mérite tout de même d’être pris au sérieux.

Quoi qu'il en soit, Boarding House Reach était bien un disque de transition. Car disons le de suite : Fear Of The Dawn poursuit la même démarche, mais avec plus de réussite. Le guitariste semble en tout cas toujours aussi déterminé à repousser les limites de son instrument. Après tout, pourquoi utiliser un synthétiseur lorsqu’on peut tout faire de sa guitare ? Dès le morceau-titre, White attaque par une cavalcade sonique sans répit malgré un cadre de chanson couplet-refrain-solo très classique, puis poursuit son travail d’expérimentation. On peut parler d'influences hip-hop, rap, metal, jazz ou même dub, mais le premier amour de White reste bien le blues, et c’est avec lui qu’il s’amuse le plus.

Un seul morceau suffit à le comprendre : l’excellent « Hi-De-Ho », où le musicien a enfin eu la bonne idée de confier à d’autres les sections rap. Ce morceau à tiroirs nous donne tout : un sample de Cab Calloway, un rap de Q-Tip, un riff de basse simple et efficace, complété par un arpège de synthé, le tout structuré par ces guitares folles. Tout un délire absolument réjouissant où l’on comprend l’essentiel : Jack White s’amuse. Et cette fois, il ne nous laisse pas sur la touche. Au contraire, il retrouve cet instinct du riff, des chansons simples et efficaces qui font sa force. Pour mieux les amener ailleurs.

Tout le reste du disque est à l’avenant. Avec plus ou moins de réussite, bien sûr, mais toujours ce même plaisir ludique de prendre un matériau sonore, le blues, pour le tordre. La seconde partie de l'album, plus douce, reste tout aussi passionnante. Car chaque titre présente un twist inattendu. Avec une mention spéciale à « Into The Twilight ». Et ce qui fait le plus plaisir dans tout ça, c’est l’idée que White a enfin trouvé son style solo. Il lui aura certes fallu dix ans, mais le résultat vaut vraiment le coup. Reste à savoir si son album suivant, prévu dès le mois de juillet et supposément plus calme, va confirmer cette impression.

Avec Fear Of The Dawn, l'artiste américain démontre quelque chose d’essentiel : pour faire vivre une tradition (ici, celle du blues) il faut la réinventer. Et donc la défigurer, l’hybrider, la tordre. Son amour du vintage n’a donc rien de conservateur : le guitariste ne nous dit pas que le blues, c'était mieux à l’époque des vinyles et de l’analogique. Il nous dit qu’il y a encore de nouvelles choses à créer avec. Et le prouve. Conclusion : Jack White, c’est mieux en solo.


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