SAWAYAMA

SAWAYAMA

Rina Sawayama

17 / 20 2020 Dirty Hit Album / CD  Vinyle  Numérique

Chronique de X_Lok (Xsilence) 17 / 20

Posté le 17/04/2020
Est ce qu'on pourrait commencer par dire que depuis 2013 et sa première apparition musicale sous son nom, le parcours de Rina Sawayama est pas loin de ressembler à un sans faute ?

Entre son premier 7'' Sleeping in Walking et ce Sawayama, rien à jeter. Un Ep qui met tout le monde d'accord (Cyber Stockholm Syndrome, 2017), un court album / long Ep à suivre la même année ,quelques titres deci delà ces dernières années et enfin, ce premier album qui nous arrive au printemps.

Celle qui fêtera ses trente ans cette été a su évoluer au gré des rencontres, mais une particulièrement nous saute aux yeux. Je me souviens de cette première écoute d'un titre de Rina, un pote m'envoie un titre sans indication me demandant de trouver qui en était l'auteur. Sans vraiment avoir besoin de réfléchir tant son style est reconnaissable, je lui dit qu'il y a assurément du Clarence Clarity là dedans.

Et effectivement, il y a du Clarence Clarity dans ce disque. Il en est d'ailleurs le producteur, le metteur en scène, le metteur en lumière de sa muse anglo-nipponne.
Mais il n'est pas pas tout seul, on retrouve également sur ce disque Bram Inscore (qui a bossé aussi bien avec Charlotte Gainsbourg que Chloe X Halle, Thurston Moore que Troye Sivan), Kyle Shearer (lui avec Caroline Polachek, Allie X, Carly Rae Jespen et Dua Lipa), mais aussi Hoost, qu'on retrouve souvent avec Rina, et l'incontournable Danny L Harle, fer de lance de PC Music. Sans oublier Melle Sawayama elle-même, qui participe activement à la production de ses titres & à l'écriture, et ce depuis Sleeping In Walking.

Maintenant que les présentations sont faites, on se prend évidemment à rêver de l'album parfait, celui qui comblera nos attentes, voire même plus, surtout après multiples écoutes des titres déjà publiés pour bien nous émoustiller les tympans. "STFU !" d'abord, puis "XS" (un hommage déguisé ?), "Comme Des Garçons" et enfin "Chosen Family".

STFU !, orientation nu metal inattendu (oui, oui, vous avez bien lu, du nu metal en 2020), rentre dedans comme à l'époque, de quoi satisfaire tous les nostalgiques, avec son (très bon) clip dévoilé en novembre 2019, évoquant les petites agressions du quotidien, mais presque tournées en dérision. Même si elle évoque des problèmes, des cas rencontrés & vécus par toute une génération, elle est loin de se vouloir porte-parole de quoi que ce soit. C'est romancé ou autobiographique, comme à l'époque de Cyber Stockholm Syndrome où elle parlait de l'addiction aux écrans & aux réseaux sociaux ; elle décrit là des situations communes à toutes les communautés (au sens large), parlant davantage d'elle que d'une époque qu'elle pointerait du doigt. Elle s'inclut toujours dans ce qu'elle constate/critique, dans la grande majorité des treize titres de ce premier véritable album (pour peu que ça veuille dire encore quelque chose). On pourrait évidemment s'attarder sur le soin et l'attention portée à l'esthétisme, au côté plastique et photographique/photogénique voulue par Rina Sawayama, mais les multiples photos/vidéos dont elles abreuvent ses réseaux parlent bien mieux d'elles-mêmes .

Clarence Clarity et ses amis ont créé de toute pièce le cocon parfait pour Rina, alternant toutes les envies, toutes les idées les plus inattendus, folles, bizarres, extravagantes surtout. C'est un album qui ne s'empêche rien, bien au contraire, qui va complètement au bout des choses, quitte à jouer la déstabilisation avec ce mélange qui se révèle extrêmement excitant. Avec sa triplette introductive ("Dynasty"/"XS"/"STFU!"), l'album démarre comme un long crescendo de violence, avant de laisser s'épanouir le génie diabolique de Clarence Clarity, sur le parfait "Akasaka Sads" pour n'en citer qu'un. Avec sa science du changement de rythme, ses trouvailles sonores, ses références à peine camouflées (Salut JT), l'album continue en roue libre, alignant petit moment de plaisir jamais coupable avec des titres d'apparence plus classique, plus facile... Mais ce n'est jamais facile avec eux. On sait pertinemment qu'à un moment ou à un autre, ça finira toujours par déraper.

Tout l'album est truffé de clins d'œil aux 90's, quelque fois même c'est carrément le coup de coude complice et ultra-visible. Mais ce n'est jamais de l'ordre du pompage en règle ou de la caricature, c'est plutôt une simple évidence pour eux, car c'est bien évidemment avec cette musique (au sens extrêmement large de la chose) qu'ils ont se sont tous fait, qu'ils revendiquent haut et fort en la destructurant, en la remodelant selon leurs envies, selon leurs folies, il n'y qu'à écouter le THINK:PEACE de Clarence Clarity pour y entendre la version 2.0 d'un Michael Jackson.

Alors, ce SAWAYAMA, album de la maturité ? Absolument pas.
C'est plutôt un album totalement contemporain, et à la fois hors du temps. Totalement imbibé par des sujets, des attentes et des peurs bien actuelles, il défie les marqueurs temporelles par ses sonorités, par le prolongement qu'il représente dans la carrière de Rina, et marque l'accomplissement d'un duo les plus créatifs de l'époque.

Chronique de Ludo (Goûte Mes Disques) 16 / 20

Posté le 12/05/2020

Vous commencez à en avoir marre du revival nineties ? Pas de problème, vos artistes préférés décident d’avancer le curseur de leurs inspirations à la décennie suivante ! Et qui régnait sur la pop au début des années 2000 ? Il s’agissait bien sûr de Britney Spears, laquelle était avec sa rivale Christina Aguilera l’ambassadrice de la teen-pop de l'époque. Le ton était volontiers fleur bleue, innocent, crétin parfois, et la musique n’était qu’un prétexte pour des chorégraphies insensées qui rivalisaient toutes de kitscherie entre elles. Comme vous et comme moi, Rina Sawayama a grandi en matant ce genre de clips dans son salon. Ce n'est pas forcément la meilleure manière de découvrir des chefs-d'œuvre (j’y ai découvert le rap avec le clip « Right Around » de Flo Rida) mais au moins ça forge une inspiration, et même plus tard un étalon à l’aune duquel on peut évaluer notre bon goût musical. Voilà pourquoi cette chère Rina Sawayama consacre une bonne partie de son premier album à rendre hommage à cette sacrée Britney, quand elle ne lorgne pas du côté du nu-metal, qui, décidément, comme il est aussi présent sur les albums de Grimes et de Princess Nokia, a plutôt bonne presse en 2020.

Connue pour son bagout et son engagement dans un grand nombre de nobles causes (la communauté LGBTQIA+, l’alter-mondialisme, l’écologie, l’asio-féminisme) dont elle a l’habitude de parler dans ses vlogs, la chanteuse nippo-britannique avait suffisamment de matière pour illustrer son premier album tant attendu par ses fans, lesquels pour l’anecdote se font appeler les « Pixels ». Et pour celles et ceux qui se poseraient la question, son premier EP sorti en 2017 s'intitule Rina, il était donc logique que ce premier véritable album ait comme titre le patronyme de l’intéressée pour compléter son portrait.

Sur des morceaux comme « XS » et « Fuck This World », cette diplômée de Cambridge en science po, psycho et socio porte en dérision le R&B lascif et innocent qui faisait fureur lors de son enfance. Elle y accole un message engagé, comme pour souligner l’hypocrisie et l’inconscience de cette époque « dorée » et idyllique. Le morceau « Who’s Gonna Save Us Now » pousse même ce contre-pied un cran plus loin puisqu’il s’approprie la candeur et l’insouciance de certaines comédies musicales pour en faire une chanson de stade à visée revendicatrice et militante.

Cette tendance à détourner les codes de la pop pour en faire des manifestes politiques fait d’ailleurs un peu penser au label britannique PC Music. Ironie du sort, c’est rien de moins que le co-créateur de ce label, Danny L Harle, que l’on retrouve à la production du morceau « Choosen Family », cette fois davantage tourné vers l’introspection et l’hommage à la communauté queer, la « deuxième famille » de Rina. Ce morceau, ainsi que « Love Me 4 Me », sont particulièrement grisants car ils illustrent l’émancipation progressive de Rina à l’égard des carcans visant à la catégoriser et tempérer sa singularité. Ces morceaux font donc écho à son single « Cherry » sorti en 2018, où justement Rina dévoilait avec beaucoup d’élégance sa pansexualité. Cet affranchissement libérateur s’illustre également dans sa colère à l’égard d’une fétichisation de ses origines asiatiques, comme sur le morceau « STFU » où elle fait part d’un asio-féminisme rafraichissant mais encore bien trop rare dans la culture populaire. Le morceau aux accents très club « Comme des garçons », qui affirme encore davantage ce non-binarisme revendiqué, aurait peut-être encore gagné en impact si la participation de l’artiste brésilien Pabllo Vittar, aussi connu pour ses activités de drag-queen, avait été conservée.

Particulièrement réussis également sont les morceaux où Rina parle de son déracinement avec son pays natal (« Akasaka Sad », « Tokyo Love Hotel »). S’estimant à l’intersection de deux cultures et craignant l’appropriation culturelle en optant pour l’une au détriment de l’autre, c’est dans ses souvenirs d’enfance et sa relative insouciance qu’elle décide de se plonger, comme sur le morceau « Paradisin » où elle évoque ses nombreuses fugues adolescentes, avec en toile de fond des boucles. Ces rapports tumultueux avec sa famille, qui trouvent leurs racines dans le divorce assez brutal de ses parents lorsqu’elle était enfant, Rina les évoque également sur les morceaux « Snakeskin » ou encore « Dynasty », au sein desquels elle évoque, un peu comme Banoffee sur son dernier album, sa croyance en une transmission intergénérationnelle de certains traumas.

Cet album est donc un superbe aboutissement pour cette artiste qui s’est longtemps tenue éloignée du feu des projecteurs. Authentique par la sincérité de ses propos, audacieux par sa variété de styles et son équilibre entre différents genres musicaux, ce premier disque installe Rina Sawayama au sommet d’une pop intelligente, audacieuse, jouissive et définitivement très inspirante.


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