Jesus Is King

Jesus Is King

Kanye West

17 / 20 2019 Def Jam Album / Numérique

Chronique de X_Lok (Xsilence) 17 / 20

Posté le 25/10/2019
Kanye a-t-il trouvé Dieu, ou est-ce Lui qui est allé chercher Kanye ? Vaste question. Mais la réponse importe peu. Le fait majeur, c'est qu'il est enfin là, le nouveau disque de Kanye West !

Bon, certes, ce n'est pas le Yandhi qu'on attendait depuis 2018, projet avorté dont on peut retrouver des bribes plus qu'avancées sur le net, mais quand même, il est là. Maintes fois annoncé, maintes fois repoussé, on finissait par ne plus y croire. Promis dans un premier temps comme un Yeezus II, on est loin du compte. Kanye a vu la lumière, et il veut le faire savoir. D'abord avec ses Sunday Services, ses grandes messes qui attirent de plus en plus de monde depuis janvier, parfois prenant tout le monde au dépourvu parfois annoncée de longue date, elles se font l'espace de liberté de Kanye, dans lequel il clame son amour au divin. Véritable spectacle en soi, mêlant reprises, classiques gospels ou réinterprétation des titres de Kanye, il mène son Sunday Service Choir, ou plutôt il se mêle au chœur. Souvent en retrait, en étant simplement là, simplement lui.

Certains découvrent sa passion du Christ avec cet album, mais elle est loin d'être récente. Déjà en 2004, sur The College Dropout, "Jesus Walks" marquait les esprits. Celui qui se fait appeler Yeezy lie ce surnom à celui du Christ pour l'excellent Yeezus (2013). Et Life Of Pablo (2016) est considéré , à juste titre, comme un album de gospel par son auteur. Et maintenant, un album entier, annonçant clairement la couleur, God is Blue, Jesus is King.

Nous ne sommes certes pas là pour faire de la théologie. Expliciter chaque titre, chaque référence, n'aurait pas vraiment de sens, sinon pour se détacher de l'essentiel. Jesus is King est un album. Pas vraiment un disque de rap chrétien, ni un disque de gospel, c'est un album de Kanye. Une sorte de révision de la soul au sens premier du terme, sauf qu'ici il ne mélange pas le gospel au rythm'n'blues, mais au hip-hop. de la Soul 2.0 ?
Le parfait exemple est le titre "Follow God", introduit par un sample du "Can You Lose By Following God" de Whole Truth qui le suivra tout le long du titre comme un feat hors du temps. Il n'a pas perdu son amour du sample, comme en témoigne également les chutes de Yandhi. Pas un album de rap chrétien disais-je, car même si évidemment il parle beaucoup de Jésus & de religion, Kanye West parle avant tout de lui. Pour changer. Avec Pusha T ,qui retrouve No Malice et reforment Clipse pour l'occasion, le bon vieux Ty Dollar Sign qui vient dire bonjour sur "Everything We Need", Timbaland à la prod sur une bonne moitié des titres et bien sur, le Sunday Service Choir, l'album révèle une vraie cohérence, dans le fond aussi bien que dans sa forme, osant même inviter... Kenny G. Oui, l'homme qui accompagne la séance de torture dentaire de Garth Algar dans Wayne's World II. Une étrange idée, qui mûrit dans la tête de Kanye depuis qu'il a fait jouer Kenny pour sa femme lors de la St Valentin. So Cliché. Heureusement il repart aussi vite qu'il est venu.

Suivant Ye & Kids See Ghosts, les trois albums se rejoignent sur leur durée, moins de trente minutes chaque. Trop courts, ou condensés pile comme il faut, à chacun de se faire son avis, toujours est-il que Yeezy est dans une belle phase de créativité, avec les sept albums qu'il a produit et qui sont sortis presque au même moment en juin 2018. Il a d'ailleurs déjà promis une suite à cette expression de l'Evangile, pour Noel, Avec des prod de Dr Dre cette fois. On en salive d'avance, mais ne s'expose-t-on à une nouvelle attente sans fin ?

Chronique de Bastien (Goûte Mes Disques) 12 / 20

Posté le 18/11/2019

C'est par une citation tirée des pires "motivational  quotes" publiées par votre vieille tante sur Facebook que l'on pourrait tenter de résumer la carrière de Kanye West :  "Le génie est un flot baigné par la folie". Ces dernières années, Kanye a d'ailleurs davantage placé le curseur du côté de la folie que du génie jusqu'à finir à l'HP peu de temps après la sortie de The Life of Pablo en 2016. Un épisode qui n'avait d'ailleurs rien de très étonnant tant les premiers signes de mégalomanie christique du patient West étaient déjà bien présents au cri de son fameux "I am a God" sur Yeezus.

Toujours plus proche du Christ cosmique façon Sylvain Durif que du rappeur lambda, Kanye semblait de retour sur la bonne voie avec ye et Kids See Ghosts. Certes, le mari du boule le plus connu de la planète n'a pas sorti là ses deux plus beaux projets, mais son inventivité permanente et ses fulgurances artistiques font de chacune de ses sorties un événement plus attendu que le beaujolais nouveau. Dès lors on pensait, naïvement peut-être, que le Louis Vuitton Don était rentré dans le rang, prêt à charbonner en studio. C'était sans compter sur sa capacité de mindfuck permanente. Appelé par Dieu himself, on retrouve désormais notre Kanye officiant lors de ses Sunday Services, messe évangéliste façon finale de Superbowl mêlant un choeur gospel chantant à la gloire du Tout-Puissant et des reprises de ses tubes. Dans cette mise en scène tout américaine, un parterre de stars (Brad Pitt, Travis Scott, DMX...) se presse à ses offices religieux, moyennant finances bien sûr, le tout à grands coups de merchandising hors de prix dont les juteux bénéfices tombent dans une escarcelle exonérée d'impôts. C'est dans ce contexte de culs-bénis sauce billets verts qu'est né le tant attendu  Jesus is King, album de rap gospelisé ou de gospel rappisé, au choix.

Fidèle à sa retenue légendaire, le Ye déboule avec presque 30 minutes de productions XXL, de messages d'amour à Dieu, d'auto-victimisation, le tout appuyé par un ensemble gospel et de quelques featurings bien sentis. Si les voies du Seigneur sont impénétrables, celles de Jesus is King le sont tout autant. L'album s'ouvre sur un morceau de gospel ("Every Hour") qui donne la couleur et le ton à l'ensemble de l'album : l'amour de Kanye pour Dieu (ou l'inverse). Sur une première moitié d'album où le Chicagoan semble littéralement marcher sur l'eau, tout y passe : citations bibliques ("Won't be in bondage to any man/John 8:33/ We the descendants of Abraham/Ye should be made free /John 8:36 " sur "Selah"), hurlements ("Follow God"), prods fracassantes (amour pour Pi'erre Bourne et ses claviers cosmiques sur  "On God"), moments imprévisibles ("Closed on Sunday", son analogie avec une chaîne de fast food et son outro délirante signée A$AP Bari). Un bref instant, on en vient même à rêver à un nouveau Yeezusou My Beautiful Dark Twisted Fantasy.

Pourtant avec une seconde moitié qui s’essouffle lentement (le featuring molasson de Ty Dolla $ign sur "Everything We Need") et l'omniprésence de Jesus (la très longue supplique sur "God is"), tout cela tourne immanquablement en rond jusqu'à rétrécir toute la complexité et le foisonnement auxquels nous a habitués notre bon Kanye. À ce titre, le tant attendu featuring des rarissimes Clipse symbolise à merveille ce constat : une interprétation en manque cruelle d'énergie, et le bannissement total de « swear words » finissent d'enterrer définitivement ce qui était peut-être le moment le plus attendu de Jesus is King. Malgré le vibrant "Jesus is Lord" en clôture de l'album, le bilan est mitigé, entre overdose de bondieuseries et plaisir d'avoir recroisé la route du prophète Kanye.

Au fond, Jesus is King ouvre surtout la question de la suite de la carrière de l'artiste, entre rap et carrière de télévangeliste. Si ce nouvel album participe à ce que l'on pourrait qualifier du génie créatif, ou plus prosaïquement du parcours artistique du personnage, on a du mal à imaginer que les prochains puissent ressembler à ces longs messages d'amour envers Dieu, amputés de toutes grossièretés ou d'envolées narcissiques. Un album ou deux de ce rap godwashé à l'eau bénite feront amplement l'affaire et viendront certainement nourrir la légende d'un personnage qui n'aura eu de cesse de pousser les frontières stylistiques du rap (bordel l'audace de 808's and Heartbreak à sa sortie). À l'inverse, si notre born again christian s'évertue à creuser ce sillon évangélique, il y a peu de chances que son public - et la horde de haters qui l'entoure - continue de suivre les élucubrations de leur idole pour un hippie né il y a deux mille ans. En bref, please Make Kanye Great Again.


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