Chronique de X_Wazoo (Xsilence)
Car sur Double Negative, tel un Alan qui pour la première fois vit sa chair menacée, le son est attaqué à sa base, là ou l'on se pensait en sécurité. L'image est facile, mais il faut écouter l'album pour entendre sa matière se décomposer en différentes couches sédimentaires, qui sont autant de niveaux d'écoute. C'est que l'expérience de Double Negative s'apparente réellement à une décantation, l'on apprend à se familiariser avec les différents niveaux du travail sonore, du plus primordial au plus sophistiqué :
1 – Ici, Low joue avec la manière même dont le son nous parvient, s'attaquant à la compression, qu'ils accentuent à l'extrême, et même au volume sonore, qui varie parfois violemment (dès "Quorum"). Le groupe s'attaque à une partie de l'édifice sonore qu'on a l'habitude de laisser tranquille, ou plutôt de tenir pour acquis, au même titre qu'on ne s'attend pas à ce qu'un personnage de film s'adresse directement au spectateur. L'auditeur est d'entrée forcé de reconnaître l'existence de tout un pan de l'expérience d'écoute qui faisait jusqu'ici partie des meubles. Clairement, le trio ne compte pas nous mettre à l'aise.
2 – Ensuite, la "méta"-musique mise à part, les sons eux-mêmes, ceux que le groupe utilise, que ce soit via leurs instruments ou via l'utilisation d'outils électroniques ou de logiciels, ne sont pas sans dérouter. Même quand on a suivi avec attention leur carrière fournie, notamment leur premier essai d'expérimentations électroniques sur Drums & Guns, et leur manière de "renforcer" leur pop sur Ones and Sixes, l'approche de Double Negative est toute autre. À l'écoute de l'album, on a la forte impression – et c'est sans doute le cas – que chaque son a été manipulé en post-prod d'une manière ou d'une autre. Minutieusement déformé, altéré, glitché, filtré jusqu'à en devenir presque méconnaissable et obtenir un résultat parfaitement alien.
3 – Les compositions, enfin, sont peut-être l'élément de Double Negative auquel on accède le moins facilement. Car il faut aller au-delà, ou bien intégrer la présence, de toutes les manipulations diverses et variées qui leur collent au corps afin d'avoir accès à leur squelette. Ce pourquoi on a pu lire ici et là que celles-ci n'étaient pas aussi développées que sur les anciens travaux du trio. Alors que c'est bien entendu complètement faux. Low a toujours paisiblement cultivé l'art de la chanson simple, couplet-refrain, faisant peu d'exception à cette règle tacite, avec des mélodies simples elles aussi, et des mouvements lents et amples. Il suffit d'ailleurs de voir le groupe en concert pour voir que ces morceaux-ci ne perdent rien de leur beauté lorsqu'ils sont interprétés avec des arrangements plus traditionnels, au contraire ils se révèlent d'une autre manière et peuvent emporter ceux que le traitement de Double Negative avait laissé sur le bord de la route.
Mais malgré ma séparation artificielle de l'album en différentes "couches", je vous prie de croire que ces couches n'en font en réalité qu'une, qui se décante d'un seul et même mouvement. Lorsqu'on parle de Double Negative, on ne devrait pas pointer les chansons d'un côté et le travail sonore, le bidouillage de l'autre. Car son et pulsation ne font qu'un, et c'est bien ce son massif dans lequel tous les autres se noient qui garantit avant toute chose sa cohérence. Une fois absorbé dans cet écrin dévorant, on peut avoir accès aux nuances du petit Univers que le groupe a créé. On commence par se débarrasser, par exemple, de l'impression que tout est aussi saturé qu'un "Quorum" abrasif et noise ou un "Tempest" qui menace en permanence de s'affaisser sous son propre poids. Au contraire, très soucieux de ne pas faire dans la dentelle, Low donne dans le tout ou rien, verse dans les extrêmes, si bien qu'à un "Dancing & Blood" industriel succède un "Fly" si léger et aérien que c'est à peine si on distingue ses composantes de l'éther d'où elles émergent : une ligne de basse chaloupée, un piano lointain, des guitares glitchées... Au maelstrom furieux de "Tempest" succède le gospel "Always Up", quasiment acapella si ce n'étaient ces drones tout à la fois inquiétants et confortables, et des notes de piano étouffées que l'on distingue à peine sur le refrain. À "The Son, The Sun" (seul morceau de drone pur) succède la stase hypnotique de "Dancing & Fire", aussi désolée que porteuse d'espoir.
Dans ce monde binaire, noir et blanc, les deux couleurs s'allient différemment à chaque fois, trouvant différents équilibres, entre lourdeur et légèreté, saturation et silence, naturel et manipulé. Les contraires se touchent sans paradoxe, Double Negative crée ses propres règles. Et lorsque son accès finit par nous devenir si évident, à force de vivre avec, on en vient à se demander ce qui a bien pu nous paraître si inhospitalier. Une manière d'apprendre à faire temporairement la paix avec ses contradictions, et peut-être à la manière d'un Alan dont l'accident presque mortel fut le carburant de la création de l'album, apprendre à vivre un peu plus sereinement avec la certitude de sa propre mort.
Chronique de Maxime (Goûte Mes Disques)
Double Negative, ce titre d'album est-il une référence à la fameuse "double négation" que Donald Trump a utilisée comme excuse pour masquer ses errements face à Vladimir Poutine lors d'un récent sommet international ? Toujours est-il que ce nouveau Low est résolument ancré dans son espace et son temps: l'Amérique crépusculaire d'un président inconstant et traumatisant pour ses pairs. Si l'on se fie aux titres des morceaux ("Dancing And Blood", "Dancing and Fire", "Tempest", "Rome (Always in The Dark)"...), Double Negative est un disque de fin du monde. Ou de fin d'un monde. Pour Lowil est peut-être le disque de la fin d'un style: le slow core, quand bien même les américains n'ont jamais assumé ce genre dont ils sont pourtant les chantres. Le nouveau Low est schizophrène: à la fois doux et rêche, et avant même de s'attarder sur les compositions et les mélodies il est déjà fascinant de se plonger dans l'enveloppe sonore de l'album qui enveloppe et agresse à la fois.
Le disque débute par un motif lancinant et abrasif, dont on dirait qu'il est dû au frottement de matière minérale sur les bandes, et il faut que la voix d'Alan Sparhawk, étouffée mais reconnaissable, résonne enfin au bout d'une longue minute pour que l'on soit certains de ne pas avoir pas posé sur la platine par erreur un vieil exemplaire de Metal Machine Music. Dépouillés à n'en plus finir, les morceaux sont structurés autour de batteries décharnées scandant un tempo qu'on dirait marcher à reculons, de chœurs passés au papier de verre, et de nappes en retrait qui ne se révèlent que quand tous les autres sons s'arrêtent. Si l'on excepte le sublime "Fly" qui met en avant la vois cristalline de Mimi Parker, et le calme "Always up", tout n'est que distorsions et saturations, faisant de l'opus une proposition forte et détonante, même pour un groupe aussi avant-gardiste que Low.
A force d'écoute on se surprend à rapprocher Double Negative d'un autre grand album malade, le Yeezus de Kanye West, dont il partage une forme d'identité et un son dur, si dur à apprivoiser, qui ne s'ouvre et ne dévoile ses subtilités entre les aspérités qu'à force d'écoutes. Un disque qu'on aura à chaque fois du mal à réécouter sans une période d'acclimatation, pour lequel il faudra faire montre d'une forme d'abnégation pour en capter l'essence. Et comme Yeezus dont la contribution de Rick Rubin avait contribué à façonner la dureté et le minimalisme, c'est ici aussi l'implication d'un membre extérieur au groupe qui a changé la physionomie du disque par la dureté de la production: BJ Burton, qui est intervenu ici à tous les niveaux de l'enregistrement, du mix et du mastering.
Le producteur qui était déjà aux manettes sur le précédent effort du groupe, l'excellent Ones and Sixes, prend une nouvelle dimension sur cet album pour lequel il s'est même impliqué dans l'écriture, et qui rappelle beaucoup 22, A million, également produit par ses soins. Mais là où la dernière livraison de Bon Iver était solaire, Double Negative est lunaire, recroquevillé sur lui-même et sur les démons qu'il abrite en son sein. De la longue minute de chœurs agonisants qui clôturent le fantastique "Dancing And Blood" à l'arythmie de "Disarray" en passant par les textures déchirées de "Tempest", rien n'est facile dans ce disque qui ne s'offre pas aisément et qui s'impose comme la remise en question la plus forte et la plus marquante d'un groupe qui n'est pourtant pas vraiment connu pour tomber dans la facilité. Sans tourner les talons à sa riche discographie mais en faisant preuve de radicalité, Low fait de ce douzième album le manifeste d'une quête de sens et d'un peu de lumière dans des temps sombres.