Ye

Ye

Kanye West

18 / 20 2018 GOOD Music Album / CD  Vinyle  Numérique

Chronique de X_Wazoo (Xsilence) 18 / 20

Posté le 01/06/2018
Ça fait maintenant des années que Kanye Omari West ne peut plus faire un pas hors de chez lui sans déclencher une quelconque controverse ou lancer une mode. Ces derniers temps, le gars a tellement ouvert sa gueule qu'on pourrait passer des pages à commenter ses tweets. Mais c'est là le piège. Kanye, depuis grosso merdo My Beautiful Dark Twisted Fantasy, s'est assuré que sa grosse baudruche qui lui sert d'ego se retrouve au centre de sa musique. De ce fait, on peut difficilement parler de la musique en décidant d'ignorer tout de l'homme... Et ça n'est pas nécessairement un mal, il a bâti un nombre impressionnant de chefs-d'oeuvre autour de son image de colosse aux pieds d'argile. Pour autant, cette année les discussions autour du personnage public ont largement dominé celles autour de sa musique, éclipsant cette dernière. J'aimerais laisser le décorticage du foin politico-médiatique à nos amis de chez BFM et passer directement à ye.

ye, ça peut être Kanye, qui s'adresse à lui-même, un dialogue intérieur entre deux parties de lui-même, deux humeurs - lui qui s'est déclaré bipolaire peu avant la sortie de l'album. Difficile de ne pas le voir comme une sorte de journal intime auquel on aurait arraché quelques pages à la volée pour en tirer à peine 23 minutes de musique, des pensées confuses agencées à la va-vite avec un mixage approximatif. De manière compréhensible, quand il n'était pas snobé par les gens bien propres sur eux pour des raisons politique(ment correctes)s, ye s'est fait critiquer pour avoir été torché trop vite, achevé le matin même de la release party organisée dans le Wyoming (avec la pochette qui a été photographiée sur le trajet !). Mais c'est un album qui, précisément, n'aurait pas pu mieux exprimer ce qu'il avait à exprimer qu'en le faisant dans l'urgence. D'une manière générale, tel un Wazoo devant son mémoire de fin d'étude, Kanye semble être devenu incapable de fonctionner autrement qu'en faisant tout le boulot à la dernière minute, au moins depuis Yeezus (en 2013). On l'avait déjà senti dans la manière dont The Life of Pablo était paru ; une première version brouillon, que a été retravaillée de mois en mois pour arriver sur une version finale. Comme s'il avait décidé de se jeter à l'eau une première fois, avant de se raviser par la suite pour transformer le brut en poli. Mais sur ye il prend le taureau par les cornes et se présente sans tout enjoliver, sans tout romantiser (ce qu'il faisait à l'excès dans le massif My Beautiful Dark Twisted Fantasy, dont ye se pose comme l'antithèse).

"I Thought About Killing You". Le ton est donné ; monologue intérieur paradoxal et dérangeant à souhait, tant dans les paroles que dans la manière dont Kanye joue avec sa voix, la rendant plus grave, puis plus aiguë. L'adresse est ambiguë, désir de suicide ou d'homicide, jeu sur les mots... Tandis que les choeurs déformés répètent inlassablement leur étrange mélopée, faite de "I know I know I know I knooow". Beau, gênant, fragile et vantard, Kanye dans un mouchoir de poche. "Dis les choses à voix haute, juste pour voir ce que ça fait". Cette petite phrase pourrait résumer tout l'ethos Ye-ien ; balancer ce qui vient, en apprécier les effets sans le moindre soucis des retombées et des dommages collatéraux, et recommencer. Comme mené par cette volonté de ne rien soupeser, de dire tout ce qui lui passe par la tête pour les coucher sur bandes comme on fige nos états d'âme sur le papier, Kanye propose 7 pistes dont chacune semble être une nouvelle facette de sa personnalité multipolaire. "Yikes" est l'arrogance shootée aux opiacés et le sentiment de toute puissance (Kanye n'est pas le dernier à se faire appeler Dieu après tout), la basse est grondante et les samples sexy et entêtants. "All Mine" serait le retour de bâton, le moment où Kanye s'oublie et se vautre dans le stupre, balance des punchlines génialement stupides, son horizon est saturé de paires de fesses tandis que Ty Dolla Sign offre un refrain hanté d'une voix souple et glaçante et que la production minimale donne l'impression d'une boîte de nuit remplie de vide sur lequel rebondit sèchement l'ego fracturé du Ye. Sur "Wouldn't Leave" il rend grâce à sa femme (qui était à deux doigts de claquer la porte suite aux frasques de son mari, paraît-il) sur une instru soul R&B flottante, sur le fil entre la grâce et la niaiserie. "No Mistake", portée par une instru fière, montre un Kanye de retour de rehab et prêt à rappeler qui est le patron. Sur l'incroyable "Ghost Town", la chanteuse 070 Shake crève l'écran avec son outro galvanisante, entre gospel et rock, et "Violent Crimes" voit Kanye tenter maladroitement de protéger sa fille de ses retours de karma, une effusion paternaliste attendrissante sur fond d'instru vaporeuse (et encore une fois, 070 Shake est royale, chanteuse à suivre de très près).

ye ça peut aussi s'entendre comme un "you", où il s'adresse à ses auditeurs sans ambages, sans la sophistication dont il essaie tant et si bien de se débarrasser qu'il en est venu à programmer 5 albums dont il assure la production, qui sont sortis à une semaine d'intervalle (Pusha T, Kids See Ghosts, Nas, Teyana Taylor et bien sûr Kanye en solo) et dont la production sent l'instinct et l'arrache, la volonté de faire vite et simple, torché dans le bon sens du terme. Le genre de défi idiot qui, bien utilisé, peut être source de créativité. Et Kanye est excellent lorsqu'il s'enferme en studio dans ces conditions. Le résultat, au delà d'un gimmick de chiffres (5 albums de 7 morceaux chacun, ou presque) ou de production (sampling minimal et frontal), c'est, dans le cas particulier de ye : un Kanye à notre taille. On a eu l'épopée bigger than life MBDTF, le Je-Suis-Un-Dieu de Yeezus, et depuis TLoP le visage du monstre devient de plus en plus identifiable. Entendre Kanye s'exciter et faire le coq au sein d'instrus si minimales, dans un espace au son brut, presque lo-fi par endroits, ça ne fait que le rendre plus riquiqui. L'entendre proclamer "That's my bipolar shit, nigga, what? That's my superpower, nigga, ain't no disability. I'm a superhero! I'm a superhero!" dans ce contexte ne fait que le rendre plus risible. Et donc, humain après tout.

Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 14 / 20

Posté le 01/06/2018

« I feel the pressure, under more scrutiny
And what I do? Act more stupidly »

(« Can’t Tell Me Nothing, 2007)

« Poopy do scoop, Scoopy de do woop, Woopty scoopty poop, Poop de scoopty, Scoopy de woop, Woopy de scoop woop poop, Poop do de woop scoop, Poop! Poop!, Scoop de di woop , Woop de di scoop, Woop de di scoop poop »

(« Lift Off », 2018)

« Ye season has returned… » avec toujours plus d’appréhension, d’improvisation, de contradictions et consternation, de mégalomanie. Inutile de retracer les péripéties de Mister West depuis son apparition à la Trump Tower. Entre scandales médiatiques, conneries sur Twitter,… amnésie, addiction aux opioïdes, liposuccion, coup de gueule en pleine tournée… C’est décidément le chaos dans le cerveau de cet incontrôlable control freak chapeauté par sa casquette MAGA signée par Donald Trump. Ça ne date pas d’hier mais ça ne semble pas s’être amélioré.

Depuis Yeezus, Kanye réalise ses albums à l’arrache et de manière désorganisé, se force à se démarquer des autres en pensant à contre-courants avec de « nouvelles idées », quitte à se mettre une partie de la communauté afro-américaine à dos,… Pour au final sortir des albums très discutables en grande pompe, en prévoyant tout la veille. Ça, il a ce don pour bousculer et emmerder le monde. C’est ce qui s’est encore passé pour Ye, ce huitième album. Avec Yeezus, il a dérangé Rick Rubin pour assembler les pièces d’un puzzle bordélique, pour Life of Pablo on a vécu l’enregistrement limite en live-tweet avec le résultat incertain et changeant qu’on a connu, et là pour Ye, il paraîtrait que l’auteur a tout ré-enregistré le lendemain de son interview chez TMZ (vous avez quand il a dit que « l’esclavage? ça sonne comme un choix »), soit environ deux semaines avant sa sortie le 1er juin. Pas un bon présage…

On pensait que cette impopularité plus ou moins assumée était un plan pour attirer la lumière (ou plutôt l’obscurité) sur lui. En vrai, le plan était de sortir plusieurs albums à la suite : celui très attendu de Pusha T, le sien (ça ne faisait plus de doute vu le bad buzz), un album commun avec Kid Cudi et… Nas ! Au départ, on y a pas forcément cru à ces « G.O.O.D Friday » 2018, mais c’est Kanye, lui qui a perdu le sens des réalités force les choses pour qu’elles se produisent, et chacun sait qu’il n’apprécie guère la plaisanterie. Après avoir repris la main sur la production de Daytona, on a moins rigolé aussi. Toutefois comme je le disais plus haut, la crainte était palpable concernant ce nouvel album dont on a tout a découvert le jour-même de sa sortie : la trackliste, le titre, la cover prise le matin de la listening-party situé dans un ranch quelque par dans un trou perdu du Wyoming, cet endroit mystérieux où l’univers a donné à Kanye West cette énergie créatrice. Le Wyoming, pour visualiser, est un Etat de forme rectangulaire quelque part entre l’Illinois et la Californie, à l’ouest mais pas trop.

Pour obtenir quelques clefs sur cet album, c’est Okayplayer qui a eu la mission d’interviewer Kanye. Où l’on apprend qu’il y a 7 tracks sur ses nouveaux projets qu’il produit parce que c’est le « nombre de Dieu », que l’univers lui chuchote des choses à l’oreille, que d’après la Bible « Ye » = « you » et qu’il a été diagnostiqué il y a deux ans pour des troubles mentaux. D’ailleurs c’est écrit sur la pochette « I hate being bi-polar, it’s awesome ». Il s’en amuse visiblement. Hop, c’est parti pour « I Thought About Killing You« , mode d’emploi du fonctionnement de la pensée de la personne qui habite ce corps avec une logique aberrante. Des pensées très sombres qui tournent en rond, une vraie dépression. « Yikes » explore un peu plus cette bipolarité qu’il qualifie de super-pouvoirs, mais on ne sait plus sur quel pied danser car il défend Russell Simmons (l’ex-cofondateur de Def Jam accusé d’agressions sexuelles) et plus loin il espère que sa fille ne prendra pas sa mère comme modèle. Mais ça ne va pas plus loin que des pensées débitées avec assurance et ce qu’il ressent sur le moment, comme sa peur de s’auto-troller (je suis taquin). On attendait des réponses plus concrètes mais Kanye ne revient pas vraiment dessus, comme s’il en avait juste rien à foutre, genre « oui j’ai dit ça sur l’esclavage, c’est moi ». Il a d’ailleurs ajouté de nouveaux lyrics à ce sujet sur « I Thought About Killing You » pour boucler cette affaire. Espérons qu’il ne fera pas trop de modifs comme pour Life of Pablo… En tout cas, il est beaucoup plus contenu et moins subversif que ce qu’on pouvait imaginer et c’en est limite décevant.

En revanche, ce qui se confirme sur Ye c’est le retour de KanYe à la prod, après avoir conçu des missiles pour Pusha. Les instrumentaux, assistés de Mike Dean (six fois sur sept), sont plus cohérents et solides, ça ne part pas dans tous les sens et il y a moins cet aspect d’inachevé. On retrouve le caractère soulful et gospel qu’on aimait chez lui et qu’il n’a en fait pas perdu, la spontanéité en plus expliquée par l’urgence du délai. La track 1, « No Mistakes« , « Wouldn’t Leave« , « Violent Crimes« … Parmi les choeurs non-crédités, on retrouve les voix de Ty Dolla $ign, Ant Clemon (insupportable sur « All Mine » qui n’est qu’un ramassis de potins), Charlie Wilson et 070 Shake qui brille sur « Ghost Town » aux côtés de Kanye (qui chante bien le bougre et sans autotune) et Kid Cudi (qui chante bourré?), déjà qu’elle s’est faite remarquer sur l’incroyable bridge de « Santeria » de Pusha T. Pas mal pour un titre bouclé l’avant-veille de sa sortie, ce morceau donne envie se mettre nu à travers l’ouverture de toit d’une voiture. Ah, il y a même PARTYNEXTOOR dans le lot, tralalère Drake!

Musicalement, Kanye West s’est repris en main et malgré certaines approximations, ce n’est pas du tout la catastrophe annoncée. Il y a juste « All Mine » qui sert à rien et le sentiment de rester sur sa faim, bien que ça se finisse « bien » avec « Violent Crimes« . N’empêche qu’au bout du compte on finit comme lui : ne pas savoir quoi penser. Putain qu’il est chiant. Sauf que c’est lui qui a grand besoin de faire un ‘reset’ de ses méninges. Ses opinions il a le droit d’en avoir des différentes des autres, soit, mais est-ce qu’on doit s’en tamponner ou pas? Après, si cet album peut lui faire office de thérapie, tant mieux pour lui, mais il n’y a pas de quoi se divertir au sujet de problèmes psy. Heureusement qu’il n’y a que 7 titres parce qu’on aurait sûrement pas supporté l’entendre s’écouter parler davantage. Peut-être Yeezy conserve-t-il un brin de lucidité, comme le fait qu’il sait qu’on aime le détester, et qu’on a peur d’adorer ce qu’il fait. Evitez d’écouter Ye plusieurs fois, vous prendrez le risque de l’apprécier. Contradictoire vous pensez?


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