Chronique de Pierre (Goûte Mes Disques)
Il est de ces grandes étapes qui jalonnent la vie d’un homme et inscrivent dans sa mémoire un souvenir indélébile, comme son premier pelotage en règle d’une entité féminine ou la terrible découverte du visage encore placentaire de ses rejetons. Pourtant, si ces événements marquent de leur sceau inaltérable et enchanteur notre misérable existence, il est relativement facile de hiérarchiser ces épisodes selon le bonheur qu’ils procurent. Et il semble que rien n’égalera jamais l’allégresse déclenchée par la parution d’un nouvel album de Spiritualized, d’autant plus lorsque celui-ci passe pour être le dernier d’une formation à l'impeccable discographie.
Car depuis que Jason Pierce s’est affranchi des excellents Spacemen 3 pour entamer une épatante carrière très solitaire, le Britannique a eu une vie pour le moins chaotique. Mais de cette terrible lutte l'opposant à ses propres fantômes et aux succubes de la déchéance, Jason Pierce semble avoir extrait le véritable suc de l’existence, le parfait équilibre entre désir de vie et profonde mélancolie. Expiant peu à peu ses démons, Pierce s’est forgé une philosophie de vie bien résumée par les paroles de "Little Girl" sur Sweet Heart Sweet Light en 2012: "Sometimes I wish I was wead, "Cos only the living can feel the pain (...) Hey little girl we're on our own. Here today and then we're gone. Before we ride into the sun. Get it on." De quoi contextualiser un peu mieux ce And Nothing Hurt au titre évocateur.
Passé maître dans l’art de la mélancolie, Jason Pierce expose sur ce huitième album tout ce qui a fait le succès de la recette Spiritualized: une musique émouvante et harmonieuse, touchée par la grâce, parcourue de saillies psychédéliques, et rythmée par un flot de paroles déprimées et déprimantes. Du coup, si l’on retrouve certaines formules phares du Britannique comme cette façon bien spécifique d’entremêler les voix sur "A Perfect Miracle" qui évoque sans retenue "Ladies & Gentlemen We Are Floating In Space", Jason Pierce n’oublie jamais ses racines psychédéliques, partant totalement en couilles sur le jouissif "The Morning After" dont le final orgiaque continue de faire frétiller nos slips à sa simple évocation.
Evidemment, ce And Nothing Hurt ne serait pas un album de Spiritualized sans une production irréprochable. Toute en retenue, simplicité et authenticité, celle-ci procure à l’album une dimension presque messianique tant elle appuie la grâce déjà inhérente à chaque composition. De quoi chialer comme une madeleine à l’écoute de ces neufs nouveaux titres qui, malheureusement, pourraient bien parapher le testament musical d’un Jason Pierce toujours aussi heureux qu’une dinde la veille de Thanksgiving. Mais qu’il s’agisse ou non de la dernière livraison du Britannique, là n’est pas la question. En parvenant une fois de plus à sortir la tête de la boue, il livre neuf compositions impeccables et capables de toucher quiconque ignorerait jusqu’à son nom. Ladies & Gentlemen, Spiritualized is floating in space, again.
Chronique de X_Lok (Xsilence)
Un titre au goût prononcé de conclusion, de constat, presque positivement fataliste. Bientôt 53 ans, et Jason prend le temps de se poser, de réflechir sur lui, sur ce qui l'entoure, sur ce qu'il a vécu, mais il prend le parti de le faire sans trop de nostalgie. Lui qui a frôlé la mort de vraiment près en 2005 offre avec ce huitième album de Spiritualized une espèce de condensé de ce qu'il nous a donné depuis 1992.
la multitude d'instruments, de choeurs, de lui, sans jamais en faire trop, cette science qui ne l'a jamais quittée, cette magie d'empiler des couches sonores sans que jamais ce soit écoeurant, toujours avec goût et malice. Et toujours cette empathie, cette alternance d'émotions, comme la doublette "The Morning After" & "The Prize" qui nous arrive en fin d'album, un bluffant rapport minimalisme/maximalisme, une montée en puissance contenu pour le second, et toujours cette voix, reconnaissable, ce timbre marqué et marquant, cet ensemble qui fait Spiritualized. Car oui, il ne faut oublier que Spiritualized est un groupe, quand il s'amuse tout seul ou en collaborant avec d'autres c'est sous le doux sobriquet de Jason Spaceman. Spiritualized est un tout, avec un noyau dur depuis presque 20 piges.
Les arrangements sont évidemment épatants, tout au long des neuf titres du disque, d'une inventivité dingue, le contraire aurait été étonnant vous me direz, vu les albums précédents. Parfois il faut savoir enfoncer des portes ouvertes, et rappeler les choses. Ces cloches sur "A Perfect Miracle" en ouverture, ces cordes omniprésentes, rendant la magie mélancolique encore plus palpable, avec cette impression d'un quatuor omniprésent derrière les guitares, alors que tout sort d'un laptop faute de moyen. Comme quoi, avec un minimum de savoir faire... Mr Pierce n'a malheureusement pas les moyens de ses ambitions, voulant rendre sur disque la grandiloquence de certains concerts, comme par exemple il y a deux ans, quand un orchestre de 15 musiciens se joignait au groupe pour l'anniversaire de Lady & Gentlemen, We're Floating In Space.
Les cordes sont là pour la touche sensible, mais pour la puissance, les attaques tonitruantes ou même simplement symbolique, les cuivres sont indispensables sur ce disque. Que ce soit pour appuyer les motifs, pour partir en vrille, se fondre avec les choeurs et les claviers, pour habiller la matière habitée, tout est à sa place, comme ce petit tambourin sur Let's Dance. Aucun lien, mais on va revenir sur cette possible référence dans quelques ligne. L'air de rien une fois qu'on le distingue ce tambourin, on n'entend plus que lui dans cette langueur électrique.
Revenons un instant sur les cuivres et soyons attentif à "On The Sunshine", en l'écoutant très fort pour saisir toute la force de ce morceau, rappelant presque les côtés free du Blackstar de Bowie, cette folie douce de moins en moins maîtrisée, apaisée, une nouvelle fois, par "Damaged" qui suit.
En alternant les humeurs, les envolées et les maltraitances bruyantes, Jason a la bonne idée de laisser parler la musique, de laisser les montées prendre de l'ampleur, de la force, il ne chante pas à longueur de titres. Si tout peut paraître dans la mesure, c'est surtout dans la démesure que Jason se sent bien, et excelle.