I'll Be Your Girl

I'll Be Your Girl

The Decemberists

16 / 20 2018 Capitol / Rough Trade Album / CD  Vinyle  Numérique

Chronique de Poukram (Xsilence) 16 / 20

Posté le 16/03/2018
Cela faisait un moment que je voulais m'intéresser de plus près à The Decemberists. J'avais bien essayé il y a quelques années, après avoir écouté leurs différents albums, retenant surtout le superbe Picaresque (2005), mais aussi The King Is Dead (2011) qui, avec son ton et ses ambiances folk et country, me plaît toujours beaucoup. Mais ma découverte du groupe n'avait pas été plus loin. J'avais de nouveau manqué le coche en 2015 et le septième album de la formation, What a Terrible World, What a Beautiful World, sans doute happé par d'autres sorties. Trois ans plus tard arrive I'll Be Your Girl, leur huitième disque, et donc l'occasion de me rattraper.

Et à l'arrivée, j'aurais eu bien tort de ne pas franchir le pas, tant le plaisir d'écoute est présent tout le long du disque. Malgré des paroles assez lourdes de sens, en partie influencées par les élections présidentielles aux États-Unis de 2016 et leurs conséquences immédiates dans le pays, l'ensemble sonne assez joyeux et coloré, à l'image de la pochette bariolée de cet album rafraîchissant, plaisant et consistant. Il semble être à part dans la discographie du groupe, notamment en raison des nombreux synthés présents dans les morceaux, alors que leurs influences habituelles tiennent plutôt de la folk, du rock, d'une certaine idée de la pop et d'une musique en général truffée de multiples références littéraires, éléments toujours présents ici. Cette volonté du groupe d'expérimenter de nouveaux sons, cet aspect synthétique aurait pu me rebuter, mais il n'en est en fait rien. Ce I'll Be Your Girl s'écoute d'un trait, les titres s'enchaînent sans temps mort. On peut retenir les envolées de "Once in My Life", l'exubérant "Your Ghost", les sarcastiques et explosifs "Everything Is Awful" et "We All Die Young", l'épopée "Rusalka, Rusalka / Wild Rushes", plus de huit minutes au compteur, ou encore l'éponyme "I'll Be Your Girl", qui clôt en douceur ce disque audacieux de la part d'un groupe apparemment en recherche de nouveaux horizons. I'll Be Your Girl valide largement ces choix et présage, espérons-le, d'un futur radieux pour Colin Meloy (dont la voix est toujours aussi évocatrice et profonde) et sa troupe.

Chronique de Alexis (Goûte Mes Disques) 8 / 20

Posté le 10/04/2018

Si notre ligne éditoriale plus imprévisible que Jean-Vincent Placé après trois Jägerbomb nous autorise à écrire sur tout et n’importe quoi, on évite de trop vous abreuver de saillies politiques, réservant ces envolées pour les repas de famille dominicaux. Parfois malheureusement, tel le marteau de la réalité sur la tarte aux pommes de nos idéaux, l’existence nous revient en pleine face avec la violence d’un Black Mamba vengeur. Ainsi depuis un an et demi, tout bon féru d’indie US voit passer quasi quotidiennement brûlots et pamphlets incendiant le règne de Donald Trump. Les Decemberists n’ont donc surpris personne avec la diatribe "Severed" annonçant I’ll Be Your Girl, leur huitième album. Au niveau de l’instrumentation en revanche, voir Colin Meloy et ses sbires se parer des guitares bravardes et d’une batterie martiale pour masquer des claviers bien cheapos était plus inattendu. Les natifs de Portland livrent ici leur travail le plus enthousiaste, mais aussi le moins subtil, aboutissant à une étrange plongée dans le kitsch le plus sucré.

Pourtant en quinze ans, Colin Meloy a prouvé que son songwriting pouvait fonctionner sur tout type de format. Après les adaptations de contes japonais ou l’opéra-rock, les derniers développements du groupe lorgnaient plutôt du côté de The Smiths ou R.E.M. . En 2015, leur brillante galette avait même abandonné toute référence à leurs fables d’antan pour adopter un ton bien plus terre-à-terre. Ce CV versatile, qui, partant de contes médiévaux et d’accordéons, a amené les Decemberists à un statut de groupe important et influent, mérite un respect total. Mais ne nous y trompons pas: I’ll Be Your Girl est très loin d’être de la même trempe.

La faute déjà à une écriture en berne, où la subtilité a été remisée au placard. "We All Die Young" en est un parfait exemple: non, rameuter tous les gamins du bâtiment pour les faire chanter que la Mort nous cueille tous avant l’heure n’est pas une ironie mordante sur la réalité. C’est d’une lourdeur digne d’un Liam Gallagher name droppant ses modèles des sixties à chaque refrain. Non, l’excuse d’un quelconque revival n’excuse pas les chœurs éreintants et criards de "Your Ghost", qui aurait pu être une belle chevauchée comme le fut "Cavalry Captain" sans cette fin irritante. Et surtout non, lorgner vers un mouvement ouvertement pop n’exempte pas d’écrire des chansons qui vont quelque part, la platitude des "Tripping Along" ou de "Starwatcher" ne peut être sauvée par trois envolées de clavier daté.

Cette étrange immaturité se retrouve dans la plume de Meloy. Cherchant un style direct, le quarantenaire tombe dans le piège des lamentations dès le grandiloquent "Once In My Life". Le décalage créé par le ton enjoué de ces jérémiades, rappelé dans la polyphonie beaucoup trop répétitive de "Everything Is Awful" est bien trop évident pour attirer autre chose qu’un soupir las. Mentionnons aussi ce refrain de "Sucker’s Prayer", emmêlé dans un pathos sans aucun recul, et surtout tellement triste quand il est comparé à la finesse drôle et touchante d’un "Philomena" sur le précèdent What A Terrible World, What A Wonderful World.

Cessons là l’inventaire, I’ll Be Your Girl est une sortie de route, mais cela ne doit pas condamner les Decemberists aux oubliettes. Déjà parce que la fin de l’album sauve la partie: grâce à un "Rusalka, Rusalka/ The Wild Rushes" épique, les ramenant à leurs premières oeuvres et surtout au morceau-titre clôturant la galette. Mordant, drôle, ironique, utilisant les chœurs et claviers pour intelligemment rehausser une mélodie folk très catchy, "I’ll Be Your Girl" prouve que les Decemberists ont encore des choses pertinentes à raconter. Et surtout, le groupe a déjà diversifié ses projets, s’entichant d’Olivia Chaney pour créer Offa Rex et accoucher d’un bel album de reprises de vieille folk anglaise en 2017, ou collaborant avec Lin-Manuel Miranda sur un très bon "Ben Franklin’s Song" pour la comédie musicale Hamilton. Il revient maintenant à Colin Meloy de trouver la bonne formule pour adapter son écriture sur un album plus produit et poli, et ne pas répéter une telle déconvenue.


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