L'Être Humain Et Le Réverbère

L'Être Humain Et Le Réverbère

Rocé

17 / 20 2010 Big Cheese Records Album / CD  Vinyle

Chronique de X_Plock (Xsilence) 17 / 20

Posté le 08/03/2010
Ce troisième album de Rocé intitulé L'être humain et le réverbère sorti en 2010 a beaucoup fait parler à l'époque. Comme souvent avec le rap français, on a pu lire tout et son contraire. Il a ravivé l'éternel débat sur l'esprit originel du hip-hop, énervé certains puristes comme avait pu le faire son précédent disque "Identité en crescendo". "Rocé fait du rap d'intello", "Rocé n'est pas vraiment un rappeur mais plus un écrivain...", "Rocé est un génie", "Rocé est nul" a-t-on pu lire ou entendre ici et là dans les grandes lignes...8 ans après, difficile d'établir une vérité sur une œuvre musicale (comme toujours fondamentalement) mais force est de constater que Rocé a bossé et sorti un objet pas banal...

La pochette est déjà un petit chef d'œuvre ; une photo en noir et blanc révélant au premier degré et symboliquement la face sombre du rappeur...Allons mettre le disque sur la platine maintenant. Le premier titre "Carnet de voyage d'un être sur place" balance du lourd d'entrée ; grosse basse (Sil Matadin de Urban Dance Squad sur tout l'album...bonne idée...ça "fusionne" bien !), sonorités orientales, paroles tranchantes et calibrées pour l'accroche auditive et le live : "C'est un voyage comme on n'a pas idée - Comprend qui comprend mais qui comprend, comprend l'humanité" ...décollage. Les 3 titres qui suivent ; "Le savoir en kimono", "Mon crâne sur le paillasson", "L'être humain et le réverbère" s'enchainent d'une traite sur un rythme proche du battement de cœur, haletant, à la limite de la saturation, introspectifs, intelligents, denses...sombres surtout. Dénominateurs communs : un sens musical inné fleurant avec le jazz, l'électro et des lyrics intenses appuyées par un phrasé puissant. Le reste de l'album est moins accessible mais tout aussi intéressant. Quelques réminiscences aux paroles et style sans concessions du précédent album comme l'excellent "Le cartable renversé ou "si peu comprennent", un titre électro bien puissant "L'objectif", une reprise audacieuse de Jacques Brel "les singes" ...Difficile de faire ressortir un style musical tant le bonhomme est un fin mélomane capable de puiser juste ce qu'il faut dans les différents styles. Mais au final...quelle production et quel album surtout !

Rocé pose ici un regard sur le monde habité, tendu et paradoxalement calme. Il prend de la hauteur, observe, constate...c'est violent, pas manichéen pour un sou, ça fait réfléchir, ça fait relativiser aussi...et ça vieillit bien putain ! Un disque philosophique.

Chronique de Soul Brotha (Goûte Mes Disques) 16 / 20

Posté le 26/03/2010

Le rappeur Rocé est un homme discret. Depuis 2002, il sort un album tous les quatre ans et, entre-temps, il se terre dans un silence médiatique total. Pourtant, après Identité en Crescendo, le meilleur album de hip hop en français de ces dix dernières années (osez dire le contraire...), la hype aurait pu exploser. Mais il n'en fut rien. Il faut dire que l'homme fait partie de cette race de MCs intègres, fidèles à leur préceptes, une caste dans laquelle ses prédécesseurs se nomment Fabe ou Flynt, par exemple.

Après la déferlante Identité en Crescendo, il a dû être dur d'enchaîner. Ce déluge de jazz combiné à des textes textes clairvoyants et forts résonne encore dans bien des têtes. Pourtant, à l'écoute de ce nouvel opus, il semble que cette folie artistique n'ait été qu'une simple parenthèse. L'Être Humain et le Réverbère semble être plutôt le successeur de Top Départ, disque bien moins contemplatif et plus urbain.

En effet, on retrouve ici des sonorités bien street faisant souvent mouche. On pense notamment à "L'Être Humain et le Réverbère" ou à "Des Questions à vos Réponses" qui sont deux morceaux efficaces. Les pistes plus aventureuses se font finalement rares, et on retiendra surtout "L'Objectif" et son beat déchaîné. Il semblerait donc que Rocé soit revenu au hip hop. Il ne l'a jamais fui, c'est certain, mais on revient ici à une logique de samples et de MPCs. Ceci étant, comme nous ne parlons pas ici d'un rappeur lambda qui se contente de répéter  boucle sur 5 minutes, le choix s'avère efficace et on ne s'ennuie pas.

Au niveau des textes, en revanche, il est dur d'être totalement enthousiaste. Bien sur, cette chronique n'a pas la prétention de connaître le fin mot de l'histoire, mais avec une telle masse de paragraphes, il faudra du temps pour en faire le tour - d'ailleurs, on ressentirait presque une pointe d'indifférence à l'égard de certains textes. Il ne s'agit pas ici de remettre en cause le talent de l'une des meilleures plumes de la musique en France mais plutôt de constater une légère tendance à l'auto-caricature. On ne comprend pas très bien les thèmes de "Mon Crane sur le Paillasson" ou "De Pauvres Petits Bourreaux", par exemple. A force de vouloir aborder tant de sujets, Rocé se perd dans les méandres de sa prose. Il est parfois atteint du triste fléau du "trop de mot pour pas assez de sens", ce qui rend l'album parfois un peu indigeste. Ceci étant, on peut noter que d'un point de vue technique, son flow s'est nettement amélioré: il est bien plus fluide et élastique qu'à une époque où poser un texte semblait être pour lui une vraie souffrance.

Malgré ces quelques bémols, il serait ahurissant de blâmer Rocé avec un projet tel que L'Être Humain et le Réverbère. Nous avons ici à faire à l'album d'un MC surdoué et clairvoyant. C'est comme s'il n'avait plus assez d'un disque pour exprimer tout ce qui lui passe par la tête. En se recentrant sur une logique plus hip hop, il va probablement toucher de nouveau une audience élargie et c'est une excellente nouvelle. Néanmoins, on ne peut s'empêcher de penser que Rocé a peut être plus la carrure d'un écrivain (et d'un très bon) plutôt que celle d'un rappeur.


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