Chronique de Beckuto (Xsilence)
Flying Lotus à la co-production, une pochette qui m'a de suite rappelé Funkadelic, je me suis dit qu'il allait sûrement y avoir un mix entre le Jazz et le Funk et j'ai presque vu juste. Funk, Jazz, Soul, R'n'B, Hip-Hop, Pop (un petit peu), une véritable odyssée sonore maîtrisée de bout en bout par un génial Thundercat. Vous prenez You're Dead! de Flying Lotus, vous le mixez avec To Pimp A Butterfly de Kendrick Lamar, le tout enrobé de la créativité et du talent indéniable de Thundercat et vous obtenez le son de Drunk.
Comme la piste d'ouverture le suggère, on tombe directement dans le "Rabbot Ho" – référence évidente à l'œuvre de Lewis Carroll, sauf qu'ici le Pays des Merveilles est un paysage sonore harmonieux où seuls les détails permettent de différencier les différents lieux. Les personnages principaux sont Thundercat, Flying Lotus, Kamasi Washington, Michael McDonald, Kenny Loggins, Kendrick Lamar, Pharrell Williams et Wiz Khalifa.
Thundercat est connu pour sa virtuosité à la basse et sur Drunk, il m'est souvent arrivé de me dire "WAOUH !", une simple réaction qui en dit long. "Uh Uh" / "Them Changes" / "Where I'm Going" / "3AM", ce mec est une véritable bête avec sa basse 6 cordes – 6 cordes !
Drunk est un album homogène, à la cool, parfois sexy, parfois dansant, parfois planant, souvent marrant (je vais vous parler des paroles après) ; je parle de virtuosité à la basse, mais je devrais parler de virtuosité pour à peu près tout sur ce disque, que ce soit l'exécution de Thundercat ou des musiciens qui l'accompagnent (big-up Deantoni Parks), il semble que tout le monde ait eu envie de créer un grand disque.
Les ambiances se ressemblent et pourtant il n'y a aucune fois la sensation de répétition – je vous le dis, tout se joue dans les détails. Prenez "Captain Stupido", qui peut s'attendre à entendre un titre inspiré par The Mothers Of Invention ? La douce voix aiguë, les échanges/réponses avec les chœurs, le ronflement, le pet ; Frank Zappa revient sur "Uh Uh" avec le jeu de basse de Thundercat rappelant fortement la guitare épileptique de "Father O'Blivion" (Apostrophe ('), 1974). "Bus In These Streets" avec ses cloches pourrait faire office de générique joyeux pour une vieille sitcom ; les "miaou miaou" dans "A Fan's Mail (Tron Song Suite II)" il fallait oser et pourtant le gimmick fonctionne parfaitement. "Tokyo" obtient une intro digne de jeux vidéos old school et l'ambiance... je peux parler en connaissance de cause étant donné que j'y suis allé, j'écoute ce titre et je me revois en balade nocturne dans le quartier d'Akihabara, celui qu'on appelle le "quartier geek" – l'ambiance, les lumières de toutes les couleurs et dans tous les sens, il aurait rajouté des Japonaises aux voix stridentes nous invitant à rentrer dans les boutiques et ça aurait été l'image ultime ; voyage garanti.
Au niveau des collaborations elles sont toutes réussies, sauf celle avec Wiz Khalifa "Drink Dat", je n'y arrive toujours pas avec ce mec... et l'ambiance bien plus R'n'B s'oppose en quelque sorte au reste du disque. Par contre "Show You The Way" avec Michael McDonald et Kenny Loggins réunis est d'une beauté ! Et cette basse groovy, un petit délice. "The Turn Down" avec Pharell est loin d'être une chanson Happy, mais une certaine classe en ressort et l'échange opéré par les voix est tip-top. "Them Changes", bien funky et sexy comme un titre de Prince, obtient une partie de saxophone par le grand Kamasi Washington, mais ce n'est pas du tout assez, on a l'impression qu'à peine il entre en scène, le fade-out de la chanson arrive... dommage de gâcher ce moment. Et le duo avec Kendrick Lamar "Walk On By", rien d'étonnant étant donné qu'ils ont déjà collaboré ensemble, donc on sait à quoi s'attendre, il n'y a pas vraiment de surprise et la qualité est bel et bien au rendez-vous (cette production sied vraiment bien au flow du rappeur). Thundercat place même une référence à "Bitch Don't Kill My Vibe" (titre de Kendrick) dans "Friend Zone". Avec "DUI" on revient au début en reprenant la mélodie de "Rabbot Ho" – on ressort du trou.
Au niveau des paroles, elles sont souvent simples, mais surtout honnêtes et personnelles avec une pointe d'humour. Je prends l'exemple de "Tokyo" :
"Restless nights in Tokyo
Wanna hear all the sounds and see all the sights
From the Champs-Élysées to the Gundam Cafe
Gonna eat so much fish, I think I'm gonna be sick
Gonna blow all my cash on anime (Yes!)
Don't try to stop me 'cause I'm over 9000
Just point me to the pachinko machines
I think I'm Kenshiro, I think that I'm Goku
Can I just stay one more day?
[...]
This all started when I was a boy
I went to the dentist and he gave me a toy
It was Dragon Ball Z, a wrist-slap bracelet
Goku fucking ruined me"
quand on entend cette musique quand même sophistiquée, on n'imagine pas une seule seconde tomber sur ce genre de paroles et c'est aussi çà la magie de ce disque, mêlée la légèreté avec des propos qui peuvent être plus sérieux, comme la question de la mort dans "Lava Lamp" :
"Sometimes you have to let go
To free fall away
I won't judge you anymore
'Cause sometimes I needed to
Free fall far away
Out of sight, out of mind"
Sans que la musique soit lourde ou avec une ambiance plombante, bien au contraire le titre porte bien son nom, on se croirait coincé dedans. Thundercat peut être sérieux tout en sachant s'amuser, il reste toujours entre les deux sans vraiment plonger dans l'une ou l'autre direction.
Le point négatif de l'opus et peut-être même le seul, est le fait que certaines chansons soient beaucoup trop courtes et n'apportent au final que frustration ("Jethro" / "Day & Night" / "Jameel's Space Ride" / "I Am Crazy" / "3 AM"), on peut en considérer quelques-unes comme des interludes, mais les idées exposées sont tellement prometteuses qu'on en veut plus, on veut le vrai résultat final, celui qui aurait été exploité jusqu'au bout et non des petits trucs à droite à gauche. Tant pis, le feeling prime.
Drunk est une grande œuvre tout droit sorti de l'esprit d'un grand et même s'il n'est peut-être pas encore considéré comme tel, nul doute qu'il le sera très vite.
Chronique de Amaury (Goûte Mes Disques)
Drunk vient directement gonfler le rang des albums qui traînent sur le rebord de nos bacs ou dans le fond d’un dossier iTunes, attendant le moment d’écoute adéquate – l’humeur qui parviendra à percer ses secrets. Pour l’instant, il reste une énigme. Alors qu’on admire le travail passé de Thundercat, on ne parvient pas à rentrer dans ce disque. Cette volonté de le conserver dans un coin de mémoire découle évidemment de la réputation du bassiste californien, mais aussi du discours d’escorte qui a entouré la sortie de l’album : puisque tous chantent au génie, il se pourrait que l’on ne parvienne pas encore à l’appréhender. Ça arrive.
Mais on est tout de même capable de trancher objectivement, après une immersion respectable. Drunk est un disque ennuyeux. Il essaye d’en foutre plein les yeux, au point d’en oublier sa nature sauvage. Comme une poignée de disques jazz, il existe surtout pour que son créateur se touche la basse à foison, afin d’épater les copains jaloux. Alors, on se veut un peu iconoclaste en formulant ce constat, certes, parce que Drunk est aussi un très grand disque et pas seulement au niveau de son tracklisting. Il propose une sensibilité unique qui l’associe au jazz sans permettre de le classer dans ce genre.
C’est justement ce point qui nous autorise à le critiquer avec plus d’âpreté. Très proche du travail de Mayer Hawthorne, la formule « pop » ou « fusion » que Thundercat imprime à sa musique est beaucoup trop collante. Bien qu’elle soit si particulière, entre la finesse et la profusion des sens, elle ne décolle ou ne s’écrase jamais. L’ensemble des 23 titres, au format relativement bref de 3 minutes environ, forme un seul souffle épique qui s’étire le long du disque sans proposer de rupture réelle – on les connaît ces petites variations jouissives, mais ici elles ne sont pas suffisantes pour pouffer de plaisir.
Même la folie de « Uh Uh » reste cadrée par ce chemin de fer qui s’élance au travers de l’album. Il faut du coup patienter durant 5 titres assez fades pour que « Lava Lamp » délivre enfin le premier groove plus naturel, talonné par le rayonnement de « Jethro ». Et quand le fulgurant « Day & Night » débarque, l’explosion fantasmée s’éteint comme un pétard mouillé. Elle est là pourtant, mais le titre de 37 secondes disparaît sur un fondu de frustrations. Heureusement, les collaborations viennent apporter les quelques coups de sang salutaires qui font tourner le disque sur une autre énergie. Encore que. Si Michael McDonald fait dérailler la locomotive avec classe sur « Show You The Way » et si Wiz Khalifa l’alimente comme un cador avec « Drink Dat », Kendrick Lamar tend beaucoup plus à être aspiré par les vapeurs épaisses de « Walk On By », malgré son inégalable élégance laid-back. Et question brouillard, Pharrell Williams se perd définitivement dans les volutes de « The Turn Down ».
Il y a de trop et pas assez sur ce disque. On aurait préféré que Thundercat conçoive son travail personnel sous des aspects similaires aux modulations dont il se pare lorsque l’artiste enfile ses casquettes de collaborateur ou de producteur. On aurait même préféré qu’il divise encore sa plaque en plusieurs EP bien disséminés. Et c’est peut-être comme ça que l’on finira par apprécier Drunk, comme un Juke-box capable de délivrer à l’envi quelques titres excellents sur un catalogue dont on ne voit pas la fin.