Kiss Each Other Clean

Kiss Each Other Clean

Iron & Wine

16 / 20 2011 4AD Album / CD  Vinyle  Numérique

Chronique de Poukram (Xsilence) 16 / 20

Posté le 25/01/2011
C'est avec cet album que j'ai découvert Iron & Wine et autant vous dire que j'ai été plutôt surpris au premier abord. De Sam Beam, j'avais l'image, sans l'avoir véritablement écouté auparavant, d'un barbu à guitare acoustique susurrant des balades folk d'une voix de velours. Pour la voix, j'étais dans le vrai, mais pour le reste, pas exactement. Kiss Each Other Clean est en effet un disque à la production luxuriante, détaillée, précise. Donc assez loin de l'idée que je me faisais de la musique du monsieur, que je pensais évoluer dans un registre plus rustique.
Point de tout cela ici, mais un feeling résolument pop, soft-rock ai-je lu par endroits, où des synthés rétros ont la part belle, ainsi que des sonorités un peu dub grâce à l'apport de percussions, de parties de basse bien dosées ("Monkeys Uptown", "Rabbit Will Run"). Des flûtes, des parties de saxophone ("Me And Lazarus", "Big Burned Hand", l'intriguant et audacieux final "Your Fake Name Is Good Enough For Me", où Beam semble repousser toutes ses limites) se font également entendre. Certains morceaux, où il délaisse ses expérimentations et se fait plus simple, touchent réellement au cœur : le délicat et harmonieux "Tree By The River", le superbe "Godless Brother In Love", "Half Moon" ou encore le plus rythmé "Glad Man Singing", doté de magnifiques chœurs.
Mais la pierre angulaire du disque, le morceau qui m'a définitivement convaincu, c'est bien l'inaugural "Walking Far from Home", d'une perfection et d'une beauté absolues. Rares sont les titres qui me collent le frisson à chaque écoute. Celui-ci en fait définitivement parti, et provoque parfois bien plus en moi... "Walking Far from Home", c'est une démonstration de patience tranquille, paisiblement bâtie sur des paroles pleines de sens et une montée en puissance qui se fait tout en douceur, la voix de Beam nous berçant en même temps, pour nous laisser des étoiles dans les yeux, l'esprit et l'âme. Difficile pour les autres chansons d'exister après une telle merveille, certaines d'entre elles s'en sortent cependant de très belle façon, mais aucune ne s'élève au-dessus de ce bijou introductif.

Encore un disque victime du syndrome de la chanson trop bonne placée en son début, au point d'en occulter toutes les autres ? Peut-être, mais l'ivresse émotionnelle et sensorielle que procure celle qui nous occupe est si puissante et prodigieuse qu'au final, ce n'est pas bien grave.

Chronique de Pauline (Goûte Mes Disques) 10 / 20

Posté le 15/02/2011

Cela fait déjà une dizaine d'années qu'Iron & Wine occupe une place de choix dans le paysage de la folk indé américaine. Débutant avec le très beau The Creek Drank the Cradle, album où régnaient mélancolie, guitares acoustiques et voix veloutée, le groupe a évolué doucement mais sûrement  vers ce qui est souvent considéré comme son œuvre majeure, The Shepherd's Dog. Bien sûr, ce qui séduit profondément chez Iron & Wine, c'est cette capacité à évoluer sans forcément s'attarder sur les désirs du public. On aurait certes pu continuer à écouter les jolies mélodies de The Creek Drank the Cradle sans en être trop dérangés, et on aurait alors calé les albums d'Iron & Wine dans la pile considérable de disques de ces groupes qui n'évoluent pas dans le temps mais qui sont toujours agréables à écouter à l'occasion. Cela dit, il y a évolution et évolution. Il y a d'une part l'évolution positive, celle qui nous apparaît comme naturelle et qui débouche d'une avancée personnelle et artistique. Et d'autre part, il y a celle qui est un peu forcée, qui semble motivée par une envie de montrer trop de choses et d'épater la galerie au passage. Samuel Beam et ses petits camarades d'Iron & Wine sont un peu calés entre ces deux évolutions.

Ainsi, dès la première écoute de cet album, au demeurant plutôt pénible, on est gêné par l'aspect dysfonctionnel de la chose. "Walking Far From Home" fait un peu l'effet du réveil à 6h du matin quand on a les yeux collés, et dès lors une série de questions se posent: quel est ce son / cette voix / ces effets / ces chœurs sur-présents / oh mon Dieu qui êtes-vous et qu'avez-vous fait de Sam Beam? Et ces questions sont de plus en plus nombreuses au fur et à mesure de ladite écoute. Ce qui est plutôt regrettable dans cet album, c'est qu'il est très rempli. On y décèle aisément un trop-plein d'émotions (parfois très mal gérées, parfois très belles et touchantes), de mots, de chants et d'effets, ce qui ne laisse que très peu d'espace à l'auditeur, qui évolue dans cet album comme dans une jungle étouffante. On est un peu privés de notre espace d'interprétation, du petit vide nécessaire à une œuvre pour être embrassée pleinement. Ce qui faisait la force des précédents opus d'Iron & Wine c'était la beauté fragile des mélodies et des textes, qui laissait une grande place à l'écoute et à l'émotion. D'ailleurs, les prestations live de l'album qui ont pu être diffusées sur internet laissaient présager de ce foisonnement un peu dérangeant. L'abondance n'est pas forcément positive, elle non plus. Souvent, Sam Beam s'éloigne de sa folk épurée pour aller flirter du côté de sons funky ("Me and Lazarus") ou même jazzy. Mais il ne le fait pas sans user de beaucoup (trop?) d'apparats, et se brûle parfois les ailes à vouloir courir après l'expansion de son univers. Les productions sont tour à tour très belles et très maladroites, et même sur les ballades (la spécialité d'Iron & Wine en temps normal) il y a beaucoup d'égarement - par exemple sur "Tree By The River".

Pensant que les écoutes atténueront ce sentiment de claustrophobie, on se prend à écouter plusieurs fois par jour cet album, cherchant une explication à ce que Sam Beam a voulu faire avec Kiss Each Other Clean. Son album laisse le sentiment mitigé d'avoir écouté une flopée de belles chansons bien écrites mais noyées dans une ambition un peu démesurée. Peut-être Sam Beam prépare-t-il le terrain pour un nouvel opus plus pur, un peu moins agaçant et déroutant? Quelque chose d'un peu plus ancien et original à la fois. Avec moins d'effets, moins d'artifices, moins d'influences bigarrées, mais plus de talent et de subtilité. L'avenir nous le dira.


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