Chronique de Pab (Xsilence)
Ils ont en plus su évoluer, en témoigne leur dernier album en date, Barragán qui a franchement tourné la page pop-rock à guitare qu'ils remplissaient depuis le début de leur carrière. Au grand dam de leurs admirateurs, il faut le souligner. Beaucoup ont vu dans cette évolution une volonté de suivre les modes. Pourtant à y regarder de plus près ça n'est clairement pas le cas. Simplement, les trois musiciens cultivés que sont les membres de Blonde Redhead ont voulu explorer d'autres musiques, et contrairement à ce que pense leurs détracteurs d'aujourd'hui, ça n'est nullement dans la pop contemporaine qu'il faut rechercher leurs nouvelles influences. Non, il faut plutôt regarder du côté des années 70 notamment. La fin des années 70 plus précisément. Une époque où le brio pop de Burt Bacharach laissaient encore des traces, et où la pop du futur venait de débarquer à travers les brillantes mélodies de Kraftwerk. Le nouveau Blonde Redhead c'est un peu ça: le romantisme suave léger mais profond de Bacharach qui vient s'acoquiner au romantisme électronique allemand.
Ce nouvel Ep intitulé 3 O'clock est dans la totale continuité de la direction prise par Barragán, avec cependant un peu moins d'électronique. Et la qualité d'écriture est absolument fantastique de délicatesse et de subtilité! Quatre balades divines qui sont autant d'odes mélancoliques au romantisme. Jamais Blonde Redhead n'a été aussi touchant, comme s'il accédait à son graal pop, comme s'il se trouvait. L'évolution principale pour ce disque se trouve être la place prépondérante accordée aux arrangements classique. Les membres du groupe parlaient dans de récents entretiens de Philip Glass comme une influence du groupe...
Par ailleurs, chaque morceau accorde énormément de place à la musique qui devient centrale comme ça n'a jamais été le cas auparavant. On n'hésite pas à laisser respirer les compositions à travers de longs moments sans chant, durant lesquels on reste stupéfaits de la beauté de ces ambiances. Le brio du groupe éclate alors de manière si évidente... Un enchantement total!
Et le disque se termine sur une merveille absolue, "Give Give" sur lequel Amedeo chante comme il n'a jamais chanté. On connaissait déjà sa singularité, mais là...sa voix prend une autre dimension, guidée par ces compositions si belles. L'osmose est formidable. Jamais sa douceur et sa fragilité ne sont si joliment ressorties. Jamais la sensibilité du groupe n'a été à ce point à fleur de peau. Avec encore une fois, et c'est le cas sur les quatre morceaux, un travail musical superbe et envoûtant.
Après presque vingt-cinq ans de carrières, Blonde Redhead nous prouve à quel point leur enthousiasme créatif est riche et puissant, qu'importe s'ils perdent une partie de leurs fans. La musicalité ici atteinte fait de 3 O'clock un moment rare. On est dorénavant en droit d'avoir de larges attentes pour leur prochain disque, et on croise les doigts pour qu'ils continuent de creuser ce filon qui leur sied si bien. Sans compter que la chanteuse Kazu Makino travaille actuellement sur un premier disque en solo!
Chronique de Michael (Goûte Mes Disques)
C’est indéniablement l’une des bonnes surprises de ce début d’année. Et autant l’avouer, on ne plaçait pas vraiment de gros espoirs sur un EP de Blonde Redhead trois ans après Barragán. Non pas que ce dernier fut mauvais, bien au contraire, mais on en venait à se dire que trois ans pour accoucher d’un EP de 4 titres cela sentait un peu la panne d’inspiration. Et la panne d’inspiration, ou la sortie accessoire juste histoire de lancer une tournée pour remplir le tiroir-caisse, c’est précisément le genre de choses que l’on a du mal à accepter venant de groupes que l’on apprécie particulièrement. Ces premières réticences passées, il aura bien fallu passer à l’écoute proprement dite et là, merveille, nos préjugés à la con se sont, une fois n’est pas coutume, bien ratatinés.
Deux grosses raisons à cela. La première et la plus évidente c’est que Kazu et les frères Pace ne se sont vraiment pas foutus de notre gueule en ressortant de vieux fonds de tiroirs de Barragán ou des versions « alternatives ». Non. Quatre titres certes, mais quatre titres originaux (si l'on fait exception de "Give Give", titre plus ancien mais qui trouve ici sa parfaite incarnation) et surtout excellents. Pas de ventre mou, pas l’ombre d’un fléchissement.
Alors certes, il est plus facile de garder cohérence et exigence qualitative sur un format court que sur la longueur d’un album, mais tout de même, il faut reconnaître qu’autant en termes d’écriture et de mélodie que de production, rien n’a été laissé au hasard et on retrouve dans ces quatre titres comme une vision miniature et concentrée de ce qui fait depuis le départ la musique des New-Yorkais. Bien entendu les choses ont énormément évolué depuis leur album éponyme sorti il y a déjà 23 ans (réédité d’ailleurs tout comme l’indispensable La Mia Vita Violenta), mais on retrouve toujours certains de ces traits si caractéristiques qui font de Blonde Redhead le genre de groupes que l’on peut identifier dès les premières secondes d'un titre.
Ces caractéristiques, ce sont bien entendu les voix de Kazu Makino et Amadeo Pace. Ce sont aussi une sensibilité et une mélancolie exacerbées, une attention toute particulière portée à la matière sonore, le jeu de batterie hors des sentiers battus de Simone Pace, et des constructions mélodiques récurrentes le plus souvent en arpèges mineurs descendants ou montants qui parviennent à prendre l’auditeur à contre-pied. En somme, un groupe qui a su développer une grammaire propre, mais toujours vivante, basée sur des éléments réduits, ces contraintes ayant toujours été surmontées, notamment avec une évolution sonore permanente.
Il y a en effet un monde entre les deux premiers albums du groupe sortis sur Smells Like Records (le label de Steve Shelley, batteur de feu Sonic Youth), fortement empreints de bruitisme, de no wave et de leurs aînés précités, et les deux albums suivants sortis chez Touch and Go (Fake can Be Just As Good et In an Expression of the Inexpressible), pour lesquels le groupe désormais réduit au trio que nous connaissons actuellement assèche ses guitares, et les rends plus acides et plus tranchantes tout en faisant plus de place à la mélodie (pas un hasard si Guy Picciotto de Fugazi se chargera de la production du deuxième). Puis ce sera le carton et la reconnaissance à plus grande échelle avec ce qui reste comme deux albums fétiches pour les fans du groupe (Melody of Certain Damaged Lemons et Misery Is a Butterfly), deux madeleines de Proust qui, en adoucissant encore leur son, diversifiant et amplifiant la production (exit les guitares saturées et le feedback, bonjour cordes, claviers et mellotron), leur permirent d'assumer un côté plus pop, onirique, naïf et dramatique pour deux galettes qui demeurent à ce jour deux sources intarissables et indémodables de mélancolie postmoderne. Après un 23 qui ira puiser son influence sonore dans un versant plus shoegaze et un Penny Sparkle (sans doute le plus inégal de tous) lorgnant plus vers les sons électroniques, le groupe désormais signé chez 4AD semblait avoir déjà vécu autant de vies qu'un chat. Barragán nous aura montré que le trio approchant désormais de la cinquantaine avait encore de la ressource, la volonté et surtout la capacité de se renouveler pour ce qui est sans conteste un de leur albums les plus singuliers, où minimalisme et recherche instrumentale semblent avoir été les pierres angulaires.
3 O'Clock, on l'a déjà lu à droite à gauche chez certains confrères, évoquerait donc un certain retour en arrière, vers la période Misery Is a Butterfly, notamment pour son recours aux cordes et à une orchestration plus ample. Il y a effectivement un lien entre les deux puisque l'American Contemporary Music Orchestra qui a enregistré les parties de cordes n'est autre que l'ensemble qui a accompagné le groupe il y a quelques mois lors d'une mini-tournée pour laquelle Misery Is a Butterfly a été rejoué dans son intégralité. Ceci étant dit, la comparaison s'arrête là entre les deux disques. 3 O'Clock est l'œuvre d'un groupe plus mûr, et cela s'entend. La production laisse plus d'espace et de temps aux mélodies pour se dérouler et aller où bon leur semble. Surtout, ces quatre titres complètement cohérents développent chacun une facette particulière et de potentielles nouvelles pistes pour le futur : la temporalité très cinématographique, les cuivres de "Where Your Mind Wants to Go", un recours discret mais systématique aux percussions (dues au brésililen Mauro Refosco), là ou Simone semble s'être mis plus en retrait. Pointe également l'influence des musiques sud américaines ("Give Give"), et surtout, comme sur Barragán, un sens de la mise en espace. Chaque élément s'entend distinctement même sur les titres les plus chargés ("3 O'Clock" et "Golden Light"), et le groupe prend la liberté de s'affranchir du format chanson pour laisser libre court à des développements instrumentaux tout à fait bienvenus. Après cette très agréable surprise, on est donc en droit d'attendre un nouvel album du même acabit, même s'il faudra pour cela patienter, Kazu travaillant pour l'instant à l'écriture d'un album en solo, première parenthèse en solitaire en trente ans de carrière.