Chronique de Beckuto (Xsilence)
La pochette est cette fois-ci réalisée par l'Artiste Américaine Stacey Rozich, où l'on peut y voir à l'avant et à l'arrière (l'œuvre est unie) un Father John Misty bébé dans les bras de Marie, elle le tenant d'une main par les fesses et soulevant son pied gauche de l'autre, petit doigt relevé et lui, lui tenant le sein gauche nu des deux mains en regardant dans notre direction, un loup à longue crinière grise tenant un serpent entre ses crocs, une chèvre à ses côtés voulant elle aussi goûter au repas, une chouette blanche à 8 yeux se tenant sur une bête monstrueuse, 2 diablotins, l'un se tenant au-dessus d'une petite chapelle (?), l'autre à l'arrière avec un smartphone en main, 2 êtres tout de noir vêtu avec des sacs sur la tête, des chauds lapins en plein slow, le mâle agrippant la fesse gauche de la femelle au regard blasé, 2 Mariachis à tête de léopard et 1 avec un masque représentatif du jour des morts au Mexique, la Bête en basket gobant la Belle en talons aiguilles et sûrement porte-jarretelles et pour terminer en beauté, une sorte de renard amaigri dévorant un bébé blond bouclé, le tout avec des confettis partout au sol et un fond rose... tout va bien, c'est un album qui parlera d'amour qu'il a dit le Josh.
Et il nous le prouve dès l'ouverture éponyme, sauf que bien évidemment et il fallait s'y attendre, ça ne peut pas être qu'un simple disque romantique, oh l'instrumentation l'est, l'éternel combo piano/guitare acoustique/basse/batterie reverbée est là, les violons et les chœurs aussi, mais ce qui contraste le plus c'est les mots prononcés avec cette magnifique voix, à la fois cru, sans retenue et poétique ; I Love You, Honeybear est un disque d'amour empli d'humour digne du Father (ironique, sarcastique, cynique voire absurde) et de satire.
"You're bent over the altar
And the neighbors are complaining
That the misanthropes next door
Are probably conceiving a Damien
Don't they see the darkness rising?
Good luck fingering oblivion
We're getting out now while we can"
Madame Tillman a dû donner son accord pour qu'il en parle. Avec "Chateau Lobby #4 (in C for Two Virgins)" où Josh fait entrer le groupe de Mariachis en studio (d'où la référence sur l'Artwork), on a l'histoire des débuts de leur relation, des premières balades dans LA et d'ô combien de temps elle l'a fait languir avant de l'autoriser dans son lit. Le mix Mariachis et Folk-Pop est réussi – ce n'est pas nouveau, Josh et Jonathan Wilson à la production, ça fait des merveilles, l'aspect fête foraine est évité, tout le monde trouve sa place sans se marcher dessus. Petite surprise avec "True Affection", Father John Misty est capable de toucher à l'Électro-Pop et d'y apporter sa patte.
"When can we talk
With the face
Instead of using all these strange devices?
Seems like
You & I
Need to have a crazy conversation"
Critique évidente de la technologie et de l'éloignement qui peut en résoudre. "The Night Josh Tillman Came To Our Apartment" surtout embelli par des notes de xylophone, de guitare électrique discrète et de basse a eu le droit à son clip vidéo où, pour faire vite, Josh Tillman rencontre Father John Misty (ou l'inverse) dans un bar et se le tape dans la soirée. Cette chanson aux allures innocentes rappelle pas mal "Sunday Morning" du Velvet Underground & Nico sans la copier. "When You're Smiling And Astride Me" avec ses chœurs, l'orgue Hammond et les quelques notes de guitare électrique amène un peu de Soul au son. Rien de spécial à l'horizon, Josh déclare sa flamme à sa femme. La Country revient grâce "Nothing Good Ever Happens At The Goddamn Thirsty Crow" accompagnée du romantisme d'un beau jeu de mandoline. John Misty ose s'avancer sur une corde sensible et prend le parti d'imager le conflit qu'il peut y avoir entre les hommes qui respectent les femmes pour leur fort intérieur, ceux qui désirent seulement l'aspect extérieur et les faux-culs affirmant être du 1er cas alors qu'ils sont dans le 2è :
"My baby, she does something way more impressive than the Georgia Crawl
She blackens pages like a Russian romantic
Gets down more often than a blowup doll"
combo compliment/insulte, transposé à sa propre relation. "Strange Encounter" est un titre assez classique, surtout plaisant sur son refrain avec un Father passionné. "The Ideal Husband" est bien plus rythmé et électrique, l'ambiance y est plus pesante, comme si le principal intéressé se tapait dessus en s'insultant pour les choses qu'il a fait à ses ex, ses amis et sa famille avant de rencontrer sa femme (qui semble l'avoir bien calmé et remis sur le droit chemin). Un bon coup de poing et on revient au calme, "Bored In The USA" premier single sorti, est comme son titre de référence, une chanson pour la classe moyenne Américaine.
"Now, I've got all morning to obsessively accrue
A small nation of meaningful objects
And they've got to represent me too
By this afternoon, I'll live in debt
By tomorrow, be replaced by children"
Piano/voix, on est pris dès la première seconde, un titre fort et immédiat, un classique instantané.
"Oh, they gave me a useless education
And a subprime loan
On a craftsman home
Keep my prescriptions filled
And now I can't get off
But I can kind of deal
Oh, with being bored in the USA
Oh, just a little bored in the USA
Save me, President Jesus
I'm bored in the USA
How did it happen?"
et tout çà avec des rires et applaudissements pré-enregistrés dignes des sitcoms. L'avant-dernière chanson a été écrite le jour de son mariage et porte le doux nom de "Holy Shit", guitare/piano/voix pour la première partie du morceau, puis la batterie et les violons interviennent pour la seconde, amenant un beau contraste entre le questionnement et la libération de sa décision.
"Oh, & love is just an institution
Based on human frailty
What's your paradise gotta do with Adam and Eve?
Maybe love is just an economy
Based on resource scarcity
What I fail to see is what that's gotta do
With you and me"
Quoi de mieux que de finir son œuvre avec le début d'une autre ? "I Went To The Store One Day" raconte sa rencontre avec Emma sur le parking du Laurel Canyon Country Store de Los Angeles. Guitare/voix comme sur ses "vieux" albums avec un peu de violon et une intro/outro de mandoline – c'est un album romantique on a dit. Le passé est donc évoqué, mais aussi le présent et le futur, de la naissance de probables enfants jusqu'à sa propre mort :
"Don't let me die in a hospital, I'll save the big one for the last time we make love
Insert here a sentiment re: our golden years
All cause I went to the store one day
'Seen you around, what's your name?' "
I Love You, Honeybear est un album plus personnel, empli d'amour, d'un peu d'humour et de contradictions. Un peu moins grandiloquent que son prédécesseur, mais tout aussi riche, musicalement et lyriquement. Father John Misty n'est peut-être pas le plus grand romantique au monde, il semble être assez maladroit à quelques occasions, mais est-ce vraiment la confession de Josh Tillman ou est-ce que le masque Father John Misty et tout ce que ce personnage peut dégager a pris un peu plus le dessus ?
Chronique de Amaury L (Goûte Mes Disques)
"Retro", "vintage", "revival" : autant de mots placardés sur une grande partie de la production musicale de ces 15 dernières années. Autant de termes tributaires d'une pensée qui n'a pourtant que 150 ans. Une virgule dans l'histoire de l'art.
Prenons un petit peu de recul, s'iouplé bien.
Pendant près de mille ans, les Européens se sont très bien accommodés du lugubre et solennel chant grégorien. La polyphonie renaissante a fait des heureux durant plus de 250 ans. La musique baroque a dominé durant grosso modo 150 ans avant que la musique classique ne vienne la bouffer, elle-même digérée par la musique romantique après seulement une cinquantaine d'années de règne dans l'hémisphère droit des mélomanes.
On pourrait continuer de détailler cette progression pyramidale du goût musical occidental, mais je pense que vous avez saisi le concept : quand on regarde la production musicale de 1965 comparée à celle de 1967, il y a 4 000 culs de Kim Kardashian entre les deux, d'un point de vue stylistique.
La course désespérée vers le nouveau, le "hype", le "moderne" a fissuré la consommation de la musique. Cette cassure découle de la fragmentation de l'inconscient collectif à partir de la fin des années 60, avec les conflits raciaux, sociaux, économiques, intellectuels et politiques qui faisaient rage alors même que l'industrie musicale se dotait de moyens indécents pour continuer de séduire tous les publics.
Cette tripotée de facteurs nous ont menés à ce que certains osent appeler une "crise de l'innovation", qui sévirait depuis le début des années 2000. Les couillons comme moi nés au début des années 90 n'auraient donc eu accès qu'à de la nouvelle musique prémâchée, vaine et dont la seule nouveauté résiderait dans ses techniques de production.
Soit. Mais je tiens tout de même à suggérer une autre façon d'aborder la musique actuelle, débarrassée de tout complexe d'infériorité sans pour autant prôner la table rase mnémonique.
J'appelle à la barre Josh Tillman, ancien batteur de Fleet Foxes et bien connu des folkeux sous le pseudonyme hautement ironique Father John Misty. Dès le premier titre éponyme de son nouvel (et second sous ce sobriquet) album I Love You, Honeybear, on tutoie les sommets d'un John Cale période Paris 1919 avec une production spectorienne qui nous renvoie à des monuments du songwriting pop comme All Things Must Pass de George Harrison, par exemple. Les similitudes avec la carrière solo de l'ex-violoniste du Velvet se poursuivent et se précisent encore sur le quatrième titre "The Night Josh Tillman Came To Our Apartment", où cette voix calme, apaisée et apaisante est doublée, comme au début des seventies.
Les balises temporelles sont dessinées, maintenant qu'en faire ? Doit-on les ériger comme des échelles qualitatives ou comme des étalons individuels auxquels chaque artiste ultérieur ayant l'outrecuidance de composer sa musique devra se référer ? En aucun cas. La musique de Tillman ne fait pas état d'une quelconque stagnation artistique, encore moins d'une régression : il faut l'envisager comme relevant d'une tradition, surtout si l'artiste s'inscrit dans un genre musical aussi pur et dénué de prétentions que le singing/songwriting.
Nous sommes à un stade de l'histoire de l'art où la musique se dessinera par petites volutes ioniques, dont les bases se situeront dans les années 60, 70, 80 et 90 et les lobes intérieurs se déclineront dans les décennies futures, jusqu'à ce qu'un nouveau cycle de volutes, ou de tétraèdres ou de cylindres stroboscopiques, ne vienne phagocyter les formes précédentes.
Bref, vous l'aurez compris, Tillman est un putain de songwriter et la notion même de progrès n'a plus rien à foutre dans notre lexique au moment d'évaluer ce genre d'artistes. Il suffit d'écouter la splendide ballade "Bored In The USA", ses rires préenregistrés qui viennent souligner le côté tragicomique des paroles nous brossant une Amérique à la pointe sèche et cette voix qui nous rappelle aux bons souvenirs de Sir Elton John avant que celui-ci ne se transforme en hôtesse d'accueil de centres de désintox pour artistes désorientés.
La composition, elle, transpire l'intelligence, avec des cordes jamais trop pesantes, parfois dissonantes à la "A Day In The Life" (sur "The Night Josh Tillman, entre autres), et juste assez souples, comme la mousse de lait des mellow cakes. Cet album est un artefact subtilement rock et incroyablement vrai, à l'instar du personnage de Father John Misty, qui arrive à nous persuader de devenir cultos quand il nous susurre sur "I Went To The Store One Day": "Lets' buy a plantation house and let the yard grow wild until we don"t need the signs that say "Keep Out"" avec une conviction digne d'un Randy Newman.
Alors par pitié, pourrait-on en finir avec les considérations contextualistes et se concentrer sur la musique, sur ceux qui la servent et s'en servent pour direquelque chose sur leur époque et sur eux sans sombrer dans le nombrilisme ? Que ce soit à l'époque moderne, postmoderne ou je-ne-sais-quelle-autre-dénomination, nous avons toujours eu besoin de héros et de personnages en qui croire. Il serait grand temps de les reconnaître au risque, de les voir disparaître, nous laissant bien cons devant nos écrans à nous demander ce qui clochait chez ces types. Amen, Mon Père.