Chronique de X_Lok (Xsilence)
En ce jeudi frileux de fin octobre, l'annonce d'un nouvel album de Fever Ray a donc fait grand bruit. Surtout qu'il sort dès le lendemain, paf. Prenant tout le monde par surprise, évitant ainsi le schéma habituel du ou des singles en amont, et se joue du même coup des fidèles de soulseek.
Cet album me fait penser à une sorte de mélange, mais je suis pas certain que ce mélange soit à votre goût les copains. Ce disque m'évoque une fusion entre le Liars électronique des derniers albums (hormis TFCF), et une Christine & The Queens plus inspirée que jamais.
Z'êtes toujours là ? Ehoh !
Non mais partez pas, c'est une image. Je pourrais dire un Liars au féminin si vous préférez. Avec un petit côté de vous-savez-qui. Vous frémissez moins si on ne prononce pas son nom, je le sais. C'est quand même con d'avoir des a priori comme ça, vous reconnaitrez. Surtout que j'ai bien précisé "plus inspirée" que jamais. Vraiment orienté électronique, voire indus par moment, cet album de la moitié de The Knife a tout pour plaire. Accrocheur, rentre dedans mais pas trop, très inspiré (je le répète histoire que vous soyez convaincus) et assez extrême dans son genre. Lorgnant vers la pop déviante, laissant de côté la construction bateau du couplet/refrain/pont, Karin, avec sa voix si particulière, nous envoie là l'album qu'on aurait pu attendre de Björk, si elle n'était pas partie si loin dans une sorte d'ésotérisme abscons.
Voilà, Björk.
Je suis sûr que ça plait plus comme référence, à la place de vous-savez-bien-de-qui-je-parle. Björk & Liars, ça a plus de gueule à vos yeux je parie. Je voudrais pas non plus que vous ayez l'image d'Héloïse en train de danser sur "Saint Claude" à l'écoute de ce Plunge, ce serait bien dommage car ce disque vaut bien plus que ça. La recherche sonore, cet amas de rythmes, de notes analogiques au service de cette voix si reconnaissable (le génial "IDK About You"). Là encore on peut dire que Karin a bien senti le truc, elle laisse toute la place à ces sons bien chelous, de longues intros avant de faire résonner son organe, parfois même laissant les sonorités vivre comme elles l'entendent ("Falling"). Là encore, excusez cette nouvelle parenthèse, c'est une image. N'allez pas vous imaginez qu'à Stockholm les sons vivent en liberté, qu'il y a des arbres à Moog et cette sorte de chose. De toute façon c'est froid la Suède, à moins d'être une serre ça poussera jamais.
Plunge est peut être la bonne surprise de cette fin d'année, qui sort intelligemment fin octobre, histoire que les gens puissent l'apprivoiser & le digérer pour qu'il soit dans les classements de fin d'année. Mais je suis sûr que ça n'entre pas en ligne de compte, elle doit bien s'en foutre de ça la Karin. C'était juste le bon moment, pour elle comme pour nous.
J'espère que tout est clair pour vous, et que vous aborderez ce disque sans appréhension aucune, ce serait vraiment dommage de passer à côté !
Chronique de Yann (Goûte Mes Disques)
En général, se prononcer sur le statut "culte" d'un artiste est casse-gueule s'il n'est pas encore mort. On ne prendra pas trop de risque, pourtant, à placer The Knife (et par exenstion Fever Ray) dans cette catégorie: production rare, deux albums vénérés (Silent Shout pour The Knife, et l'album éponyme Fever Ray), une popularité relativement réduite par un refus de jouer le jeu de l'industrie et une image un peu cryptique font de la formation scandinave la candidate parfaite au titre.
Avec ce deuxième album, Karin Dreijer ne va pas nous contredire. L'artiste continue d'imprimer sa marque de fabrique. Pourtant, Plunge se démarque de ses précédentes productions, et il faut aller au-delà d'écoutes superficielles pour le réaliser. Là où Fever Ray était avant tout un album de recherche spirituelle, ce deuxième LP se concentre sur la recherche du plaisir et d'une forme bien matérielle du bonheur. Est-ce que ce contexte joue vraiment un rôle dans la musique produite sur ce nouvel album? Disons, pour prendre un exemple plus concret, que si la musique de Fever Ray était un banquet de petit déjeuner, celui de son premier album se serait tenu en lisière d'un bois avant une journée de méditation transcendentale alors que son second a lieu au petit matin sur la piste de danse d'un club échangiste. Dans les deux cas, le banquet est probablement végétarien et avec des aliments à faible teneur en sucre et un thé choisi pour ses propriétés anti-oxydantes. Mais les convives n'auront malgré tout pas l'impression de manger la même chose. Pire, le banquet auquel nous convie Plunge pourra leur sembler moins raffiné. La nourriture n'y est pas une prélude à une élévation spirituelle. Le moment ne vante pas notre bon goût, ne vise pas à nous inclure dans une communauté "supérieure", au-delà des mondanités de ce bas-monde. Bien au contraire, ici, le seul sens à trouver, c'est tomber amoureux, baiser et donc fonder une famille. Quoi de plus banal.
Heureusement, ces sujets sont abordés avec une verve qu'on ne connaissait pas à Karin Dreijer. Entre les "This country makes it hard to fuck" de "This Country" et les "I want to run my finger up your pussy" du single "To The Moon And Back", le discours sexuel est frontal, et toujours mêlé de politique. Musicalement aussi, l'album explore des contrées plus bourrines. Que ce soit les distorsions dans "Wanna Sip", le beat simpliste et rapide de "IDK About You" ou le côté putassier du single évoqué plus haut, une oreille distraite pourrait facilement confondre certains morceaux de Plunge avec un inédit de Die Antwoord. Pour ceux qui recherchent la sérénité du premier album, il faudra plutôt se tourner vers l'excellent "Mustn't Hurry" et son ouverture qui rappelle que derrière les élucubrations sonores, il y a un vrai talent d'écriture musicale.
Le dilemne auquel un artiste culte doit faire face, c'est qu'il est en réalité bien plus simple pour lui de ne rien faire pour ne pas porter atteinte à sa propre réputation, quitte à devenir un "truc de vieux". Ce n'est pas le choix de Karin Dreijer, qui après avoir déçu certains fans de The Knife avec un Shaking the Habitual très politique et un peu abscons, prend également des risques sur Plunge. Avec plus de succès grâce à des morceaux bien écrits et une production musicale à la hauteur de la réputation à défendre. Pourtant, il y a peu de doute que le jour où on voudra faire écouter le travail de Fever Ray à notre descendance, ce sera vers le premier album qu'on se tournera.